Monte-Carlo ! que vient faire ici ce nom italien, ce souvenir du trente-et-quarante ? Interrogeons nos souvenirs historiques : Les princes de Monaco, sous Louis XIII ou Louis XIV, possédaient, il me semble, la seigneurie des Baux, et sans doute… Mais notre hôte, M. Moulin, un Baussenq qui a voyagé, coupe court à mes savantes inductions en me disant qu’avant la guerre il était chef de cuisine chez M. Blanc.
Dîner exquis, inattendu, dîner moderne dans une salle à manger ogivale, tandis que la pluie — elle peut tomber à l’aise, maintenant ! — recommence, et que le vent mugit en bas dans le Val d’Enfer et le Trou des Fées ; dîner pittoresque d’ailleurs et suffisamment provençalisé par les beaux yeux de quinze ans et le galant costume de mademoiselle Maria Moulin qui nous sert, par quelques bouteilles de vin du cru et par un de ces petits fromages de chèvre, conservés sous une triple couche de poivre d’âne, de lavande et de thym, que Belaud de la Belaudière, le Ronsard provençal, chantait au XVIe siècle, en ses sonnets : — « A la ville des Baux, pour un florin ou deux, — vous avez de fromageons un plein tablier, — Qui comme sucre fin fondent à la gorge… »
Hélas ! Richelieu a canonnée les Baux ; le château n’est plus, la ville s’est dépeuplée, mais le vin pétille toujours et toujours les fromageons embaument comme au temps du poète ligueur.
Au dessert, M. Moulin, qui décidément n’est pas un hôtelier ordinaire, vint trinquer avec nous et nous parler du pays, de son histoire ; il nous récita le passage de Calendal sur les princes des Baux : « Race d’aiglons jamais vassale — Qui, de la pointe de ses ailes, — Effleura la crête de toutes les hauteurs… » Il nous dit leur blason : une étoile d’or à je ne sais combien de rais, l’étoile des mages (car les princes des Baux descendent de Balthazar, le roi nègre), avec l’aventureuse devise : « Au hasard, Balthazar ! » Il nous dit leurs hauts faits, leurs rapines et leurs galanteries, les massacres, les cours d’amour ! Il nous montra une tresse de femme trouvée par lui, sous une dalle, tresse d’Huguette des Baux, ou d’Azalaïs ou de Sibylle, fauve et lourde comme l’or et que l’on dirait coupée d’hier.
Puis il nous décrivit les merveilles qu’il faudrait voir le lendemain. La ville d’abord, cette Pompéi moyen âge qui contint dix mille habitants, et n’en a pas trois cents aujourd’hui, les rues désertes, les maisons vides, le puits, le colombier, la chapelle, tout un flanc de montagne dallé pour alimenter la citerne, les remparts taillés dans le rocher vif, les énormes tours tombées d’un bloc, et l’admirable vue qui se découvre de l’esplanade : la Crau et son désert de cailloux roulés, le Rhône, le pays d’Arles, la Camargue, les bords du Vaccarès où paissent les taureaux et les chevaux sauvages, et, à l’horizon, la mer qui brille.
Et ce n’est pas tout, continuait en riant M. Moulin, il y a au bas de la montagne une fontaine à trois canons d’où l’on montait l’eau à dos de bourriquet avant qu’on eût réparé la citerne. Tout près, dans un jardin, vous verrez le pavillon de la reine Jeanne, il est du temps de François Ier : de la pierre qu’on dirait brodée ! et de l’autre côté, vers Maussane, sous la grande tour du château, un énorme bloc détaché sur lequel sont sculptées en relief trois figures romaines. Cela représente, assurent les savants, Marius, sa femme et sa prophétesse. Les gens pieux au contraire y ont vu les trois Marie et ont bâti une chapelle au pied.
— Mais papa, je t’assure que tu ennuies ces messieurs, dit mademoiselle Maria, tu leur enlèveras tout le plaisir.
— Je vous ennuie ?…
— Dieu préserve, monsieur Moulin !
— Puis nous parcourrons les gorges, le val d’Enfer, le trou des fées, vraies fentes bourrées de verdure, aussi fraîches que le roc est aride, et où jamais un rayon n’a pénétré.