— Hélas ! mes enfants, Dieu n’a pas permis que je réussisse. Je pensais pourtant que ma robe… mon caractère !… Mais la malheureuse ne veut rien entendre. Excusez-moi, monsieur le brigadier, et vous aussi, monsieur Chabre. J’ai fait mon devoir, je n’ai plus le droit de vous retarder dans l’accomplissement du vôtre.

— Allons ! dirent les deux gendarmes ; puis, ayant salué, ils enfourchèrent leurs chevaux et s’engagèrent au trot de montée dans le petit chemin par où le curé était venu, laissant, devant l’église et les cinq maisons alignées, la population de Cucuron-le-Neuf s’entretenir de ces graves événements.


Au vieux Cucuron, l’agitation n’était pas moindre. Sur la place, en pente comme la colline, avec la roche à vif pour tout pavé, il y avait foule. Au milieu, près d’une charrette chargée de meubles et de sacs de blé, l’acquéreur du Jas d’Entrepierres, le grand Rabasse pérorait. Les villageois, hommes et femmes, paraissaient prendre une vive part à l’indignation de Rabasse.

— Voilà les gendarmes !

Alors, traversant le groupe devenu silencieux, Rabasse s’approcha. Évidemment il voulait parler au brigadier, le prendre à témoin, s’offrir pour l’accompagner. Mais, du haut de son cheval, le brigadier l’arrêta d’un geste, geste à la fois ennuyé et digne qui signifiait :

— Acquéreur Rabasse, laissez faire la gendarmerie.

Personne n’osa suivre, bien que la curiosité fût grande ; et Rabasse décontenancé retourna à ses meubles et à ses sacs.


Le village dépassé, plus de chemin : pour seule route, le lit du torrent à sec dans cette saison. Des galets sous les pieds ; en face la montagne ; et, de droite et de gauche, laissant voir à peine une étroite bande de ciel, deux talus bleus, luisants comme une cuirasse d’écailles, où pendent, prêts à glisser sur la marne mise à nu par des éboulements antérieurs, quelques lambeaux de gazon maigre.