Personne ne se plaignait d’elles, au contraire !

Myon elle-même, le croiriez-vous ? la cuisinière Myon, ce modèle d’économie, n’avait pas hésité à casser une vitre exprès pour qu’elles pussent entrer et sortir librement, à toute heure et les jours de pluie.

Jaloux de tant de privilèges, est-ce qu’une nichée de moineaux mal pensants ne s’avisa pas, certain hiver, de s’installer dans un des nids et d’y faire son petit 93 ? Cette fois, quand les hirondelles revinrent, elles trouvèrent la place prise. On allait se battre, mais fort heureusement j’étais là, et je n’hésitai pas — champion de la bonne cause — à chasser comme ils le méritaient, à l’aide d’une paire de pincettes, ces effrontés pillards, acquéreurs de biens nationaux…


Donc voyant Pâques approcher et les lilas du jardin fleurir, depuis plusieurs jours, je guettais le retour des hirondelles.

Ce matin, comme je travaillais, mon cœur a bondi tout à coup en entendant un petit cri bien connu, avec un léger bruit d’ailes sur ma tête… C’était elle, la première !

Elle a filé plus vite qu’une flèche et disparu, la sauvage ! puis elle est revenue ; elle a fait alors deux ou trois tours par la chambre, ayant l’air de s’enquérir si toutes choses étaient à leur place, saluant d’un bref gazouillement, amical et joyeux comme un bonjour, le grand bahut sculpté, le buste de d’Alembert sur la bibliothèque, les cartes d’Amérique suspendues aux murs, et les nids, et les poutres, et le plancher de briques rouges tout taché de blanc sous les nids. C’étaient des battements d’ailes, c’était une joie ! Elle volait de çà de là, faisant miroiter son ventre d’argent quand elle passait dans un rayon.

Enfin elle s’est arrêtée à l’un des nids et s’est soutenue un moment, sur ses ailes qui frémissaient, à la hauteur de l’ouverture. Après avoir regardé dedans, chose singulière ! la voilà qui se remet à voleter à travers la chambre, très inquiète et poussant de petits cris ; plaintifs cette fois, je le comprenais bien. Elle est revenue au nid, elle a essayé d’y rentrer ; mais à peine avait-elle passé la tête, je l’ai vue battre en retraite aussitôt, puis ramener deux autres hirondelles qui ont regardé à leur tour dans les nids, et qui après les mêmes cris plaintifs, ont paru se consulter un instant et se sont envolées avec elle.

Vous pensez si tout ce manège m’intriguait. Je prenais patience, toutefois, espérant qu’elles m’allaient revenir ; mais combien douloureux n’a pas été mon étonnement quand je les ai vues, toutes trois ensemble (j’en reconnaissais une au bout de son aile teint en blanc), commencer la construction d’un nouveau nid sous l’auvent de la maison en face.

Il n’y avait plus à douter, les hirondelles me faussaient compagnie.