Certes, même chez les oiseaux, l’ingratitude n’a rien qui surprenne, mais quel motif avait pu déterminer mes infidèles à quitter ainsi, pour une maison de hasard, ces beaux nids tout bâtis, chauds comme un coin de rocher à Nice, ces nids connus, pleins de souvenirs où trente générations d’aïeux s’étaient déjà abritées ?
Ma curiosité était excitée au plus haut point. Alors j’ai traîné la table au milieu de la chambre, et posant une chaise dessus, puis une seconde sur la première, les plafonds sont hauts dans nos vieilles maisons ! au risque de me casser le cou, j’ai regardé ce qui se trouvait dans les nids. Hors de l’ouverture du premier nid, quelque chose passait que j’avais pris d’en bas pour un fétu de paille. C’était une pâte d’oiseau. Je tire et je vois une hirondelle morte, toute desséchée, et ployée dans ses longues ailes comme dans un linceul de soie blanche et noire. Étonné, je glisse la main dans le trou… Miséricorde ! j’en retire un second cadavre, un troisième, un quatrième, et quoique ma main ne pût aller au fond, je sentais qu’il y en avait encore.
Voilà donc pourquoi les nouvelles venues s’enfuyaient !
J’ai pris un marteau et j’ai brisé le nid.
Quatre cadavres ! cela faisait sept pour ce nid-là. Dans le second, c’était plus affreux encore : accrochées les unes aux autres, pressées, collées ensemble, elles étaient là huit ou dix, remplissant tout l’intérieur, et quand la terre maçonnée s’écroula, elles tombèrent en bloc comme d’un moule et roulèrent sur le parquet. Même chose dans le troisième nid. Je venais de découvrir un cimetière, un vrai cimetière d’hirondelles.
Impressionné fort péniblement, j’ai appelé la vieille Myon. Myon aimait beaucoup mes hirondelles. Elle a d’ailleurs gardé les troupeaux dans sa jeunesse, et connaît comme une famille les bestioles des champs et les oiseaux des bois.
— C’était le 9 octobre de l’an passé, mon beau monsieur, me raconta Myon, oh ! je me souviens du millième ! les gens achevaient leurs vendanges qui se trouvaient un peu en retard. Nous étions, nous autres, à votre petite vigne de Champ-Brencous, sous le rocher de la citadelle. C’était de grand matin, il faisait un temps de miracle. Cependant, malgré le beau soleil, je voyais des hirondelles qui volaient au ras de terre, et cela m’étonnait beaucoup.
Peu à peu nous nous aperçûmes qu’il en arrivait de partout : il en venait du Piémont, il en venait du Dauphiné, et toutes se réunissant formaient en l’air, au-dessus du fort, comme un nuage. Puis le nuage se rapprocha ; elles se posèrent tout près de nous, sur un gros amandier poussé sauvage au pied des remparts.
Il faut vous dire, qu’à chaque automne, quand vient le moment de partir, les hirondelles d’ici ont accoutumé de se réunir sur ce vieil amandier, pour voyager de là toutes ensemble.
Le départ n’a jamais guère lieu bien avant le 15 ou le 20. Cependant, quoiqu’on ne fût encore qu’au 4 du mois, les hirondelles partirent, et nous nous dîmes que l’hiver s’annonçait précoce et rude.