Près de Canteperdrix, il y a une source, point miraculeuse, par exemple ! mais vive, limpide, chantante, une vraie petite rivière qui sort de terre tout d’un coup entre les racines d’un noyer et de deux ou trois chênes, court dans les roseaux quelques pas, puis s’élargissant en écluse, pour la plus grande joie des lessiveuses et des grenouilles, fait marcher, sans que ces industries enlèvent rien au charme du paysage, une buanderie, un lavoir à laine, la meule à remouler d’un taillandier, et une modeste fabrique de chocolat.
Ce paradis de fraîcheur s’appelle Les Fontainious.
Très peuplé quand vient le jour, l’endroit est fort solitaire à l’aurore, et l’on n’y entend, avant le bruit des battoirs et des roues, que le murmure des feuilles au réveil, l’eau qui rit dans le barrage, et le pépiement des mésanges qui viennent boire.
J’étais collégien. Un matin, profitant du sommeil de la gendarmerie, je me levai dès l’aube, pour aller le long des Fontainious chasser les oisillons aux gluaux. En arrivant, je trouvai place prise. Une sorte d’ermite, point trop vieux, — qu’à son chapeau sans cordon, à sa soutane d’emprunt, où maint bouton était remplacé par des ficelles, vous auriez pu reconnaître pour membre de cette bohème ecclésiastique des frères libres de saint François, vrais bachibouzouks du cléricalisme, que les tonsurés n’aiment guère, — une sorte d’ermite, arrêté près de ma source, se livrait à un travail singulier. Il puisait de l’eau dans un bidon, puis en remplissait un petit tonneau, monté sur deux roues et que traînait un petit âne.
Il se troubla en me voyant et parut ennuyé d’être surpris. Mais rassuré sans doute par mon jeune âge :
— Y a-t-il loin d’ici la ville, petit ?
— Non monsieur, passé le pont, vous y êtes.
L’ermite avait l’air bonhomme, nous nous liâmes ; et comme je l’aidais à remplir son tonneau, il me raconta qu’il venait de Notre-Dame de la Salette et qu’il descendait vendre l’eau miraculeuse en Provence. Mais, à traîner le tonneau plein le long des routes, son petit âne se serait crevé ; c’est pourquoi il avait pris cette habitude de remplir le tonneau en entrant dans les localités et de le vider à la sortie.