— Prenez garde à vos yeux, misé Vivette, car leur faire mal serait grand dommage !
— Ah ! vraiment ? « grand dommage » ? répondait Vivette, en imitant le parler montagnard. L’accent du gavot la faisait rire, mais ses compliments lui allaient au cœur.
Cependant, à mesure que les cuves avançaient, Lenthéric songea qu’il lui faudrait bientôt repartir. Il allait parfois vers le milieu du jour, s’étendre, seul, au bas du pré ; et là, dans la fraîcheur de l’herbe, tandis que sans s’effaroucher du bruit sourd des marteaux, du frémissement de la machine et du remous des eaux grondantes, les oiseaux chantaient sur les arbres, voyant de loin Vivette apparaître à une fenêtre du séchoir et sourire, tête retournée, il se représentait sa carrière de Champ-Brencous, son travail toujours solitaire, se disant qu’à recommencer pareille vie il se trouverait malheureux. Puis une idée lui vint : pourquoi ne pas emmener Vivette ? Vivette, de sa présence, éclairerait tout. Vivette n’avait pas vingt ans, c’est vrai ; mais lui en avait à peine quarante. Vivette était pauvre, orpheline ; mais lui possédait du bien pour deux : une maison, une vigne, un champ, sans compter son état. Droit comme un montagnard et pressé d’ailleurs par le temps, il s’ouvrit un jour du projet à MM. Damase qui l’approuvèrent ; Vivette ne refusa point, et la noce fut célébrée à la fabrique, Perdigal étant garçon d’honneur, le jour même de la pose des deux grandes cuves.
Vivette se trouva, comme on dit, tout de suite chez elle à Saint-Domnin. Elle avait sa maison, n’était plus ouvrière, mais artisane, et Lenthéric si bon, si amoureux avec cela, qu’il fallait bien, de gré ou de force, être heureuse de son bonheur. Puis elle eut grand succès avec son parler clair et ses jolies façons provençales. Tout le monde en raffola : ce ne fut trois semaines durant que visites, dîners, commérages et grandes parties de bastidon, entre amis et voisins, d’où l’on revient à la nuit tombante, en chantant.
Le triste Champ-Brencous lui-même plaisait à Vivette. Tous les jours, sur les onze heures, elle partait de la ville, portant le déjeuner de Lenthéric dans un panier. Elle montait le chemin de Saint-Jean, entre le cimetière neuf et la citadelle, et puis suivait le long plateau rocheux, crête de colline découronnée par les exploitations, et d’où pierre à pierre tout Saint-Domnin est sorti. Des blocs entassés, des trous béants, des écroulements de pierrailles et, de loin en loin, une plaque de gazon ras, étoilée suivant la saison de chardons à fleurs violettes, ou de petits œillets amoureux du vent et des cimes. Tout au bout, en pleine montagne boisée, était la carrière, avec un demi-arpent de vigne pris sur le bois, un jardinet fait de terres rapportées, et une maisonnette flanquée de sa cave et de sa citerne, que Lenthéric avait bâtie à ses moments perdus. Sur la cave on lisait : — Pour moi ! — sur la citerne : — Pour les amis ! — plaisanterie qui faisait rire sans tromper personne, Lenthéric n’étant point ivrogne ni capable surtout de refuser un verre de vin à qui que ce soit. Vivette arrivée, on déjeunait là, en tête à tête, sur un fragment de roc éclaté, et c’était charmant ainsi dans la bonne odeur des genets et des buis, où se mêlait parfois l’odeur de poudre d’un coup de mine.
Hélas ! après un an ce charme de nouveauté s’envola. Saint-Domnin, Champ-Brencous semblèrent tristes à Vivette ; et maintenant, soit qu’elle allât à la carrière, soit qu’elle en revint, il lui arrivait souvent de s’arrêter et de regarder là-bas si, au fin bout de la vallée, suivant le cours de la Durance qui luisait çà et là, dans les graviers, en chapelets de petits lacs, elle pourrait apercevoir ce doux pays de Jouques, le village, la papeterie. Mais là-bas, au fin bout, une montagne barrait la vallée. Vraie porte de prison, que cette montagne !
Le bon Lenthéric, lui, ne s’apercevait de rien. Il continuait son double métier de carrier et de tailleur de pierres, gai toujours et se donnant volontiers une après-midi de congé quand le travail ne pressait pas trop, pour aller tuer dans les ravins pierreux de la colline quelque lièvre nourri de thym ou quelque savoureuse perdrix rouge.
Mais que le travail pressât ou pas, que la chasse fût ouverte ou non, lièvres et perdrix n’avaient qu’à se tenir sur leur garde à chaque passage du cousin Perdigal.