Le cousin passait une fois par mois, quelquefois deux, tantôt un jour et tantôt l’autre, selon ses chargements.
De tous les rouliers de Provence et de Dauphiné, ce grand garçon blondin était bien celui qui portait le plus gaillardement la blouse bleue et la ceinture rouge. Bon comme le pain, franc comme l’or, très fin cependant, on l’aimait. Le dernier couché pour gouverner ses bêtes, le premier debout au matin sous les voûtes noires des écuries, pour surveiller le garçon bégayant, aux yeux ensommeillés, qui marche d’un pas de somnambule, somnambule, holà ! très lucide dès qu’il s’agit de faire sauter la moitié d’une botte de foin ou la totalité d’un picotin d’avoine, Perdigal faisait son métier en habile homme, parcourant du haut en bas les quatre départements, descendant les fruits, les peaux d’agneau et de chevreau, les amandes-pistaches de la montagne, et remontant les épiceries de Marseille, les gros vins du Var, l’ail et l’oignon en longues liasses, les melons de Cavaillon, les oranges, les artichauts, les cardes, les aubergines, et les tomates rouges déjà comme un corail quand celles de Saint-Domnin verdissaient à peine. Avec cela, joyeux compagnon, beau danseur, bon lutteur, incomparable aux cartes et aux boules, sans pareil pour conter des contes salés et chanter la chanson grivoise : « un flambeau », comme il s’appelait.
Ce diable de Perdigal avait chaque jour des inventions nouvelles. Tant que durait l’été, il amusait tout le pays avec d’énormes chapeaux en alfa tressée, hauts comme un minaret, larges comme une plate-forme, qu’un de ses amis, cuisinier à bord, lui rapportait d’Algérie. L’hiver, c’était un carmentran, mannequin énorme, attaché dès le premier jour de carnaval sur le devant de la carriole, promené ainsi trois semaines durant à travers villages et bourgs, jugé enfin et brûlé selon les formes, le mercredi des cendres, à l’endroit où l’on se trouvait, au hasard de l’itinéraire.
— S’il pouvait, cette année, le brûler chez nous ! disaient les gens tout le long de la route.
Et c’est pour cela qu’au nom de Perdigal la reconnaissance publique avait ajouté le sobriquet glorieux de Carmentran.
Allant ainsi de Marseille aux montagnes, toujours en fête, toujours prêt à raconter devant les gavots ébahis ses plaisirs de là-bas et ses aventures amoureuses, Perdigal, ou Carmentran si vous voulez, semblait apporter du bout de la route blanche, par delà les collines pelées, à cette triste ville de Saint-Domnin, quelque chose de l’éblouissement de la Babylone provençale. Brouhaha du Cours Belzunce et du vieux port, gaz des trottoirs, cafés illuminés, théâtres, buvettes à marins, ruelles mystérieuses, tout cela, il le promenait avec lui. Aussi était-il secrètement envié, tout simple roulier qu’il fût, des aspirants surnuméraires qui vont et viennent deux par deux, d’un air très pressé, sur la grande place de la ville, espérant tromper par ces marches forcées les agitations de leur cœur ; les servantes d’auberge lui réservaient leurs sourires les plus larges ; et c’est de lui encore que rêvaient les petites artisanes sur le pas des portes, en taquinant du bout des doigts la chaîne d’argent de leurs ciseaux. Mais Carmentran ne s’en faisait pas plus fier pour cela, et portait gaiement, en vrai bon garçon qu’il était, le fardeau de son renom diabolique.
Devant la femme de son ami, par exemple, le Don Juan devenait timide. Il est vrai de dire qu’après deux ans on eût avec peine reconnu la jeune fille à qui la souple langue provençale avait trouvé, vivant portrait, ce diminutif de Vivette. Vivette ? non ! mais Geneviève, la belle Geneviève comme les gens commençaient à l’appeler.
Florissante beauté que voilait un peu de tristesse, la belle Geneviève s’égayait pourtant aux retours périodiques de Perdigal. C’était alors une éclaircie, comme si les nuages s’ouvraient pour laisser voir là-bas le village sur son coteau, la fabrique, et les années de jeunesse en plein soleil.