Mais, jamais, dans l’entraînement des maraudes, l’idée ne nous serait venue de toucher aux fruits de Charlot, et encore moins, pour l’insulter de loin, d’adresser la parole à Carline.
Un peu sorcière, à moitié ogresse, nous nous racontions que Carline mangeait de la chair d’âne les vendredis. Des légendes planaient sur son père dont l’arrière grand-père aurait été bourreau. Aussi faisions-nous de longs détours, les jours d’école buissonnière, pour éviter la grève sinistre semée d’os blanchis, de crânes aux dents démesurées, où toujours flairant quelque chair en train de se consumer au soleil, de grands corbeaux venus des roches s’abattaient d’un vol mécanique et lourd.
Pourquoi, l’autre matin, voyant les chemins pleins de neige, me suis-je rappelé Charlot ? Et pourquoi le souvenir m’est-il revenu en même temps d’une cérémonie d’ailleurs pittoresque, dont ce philosophe qui, sous de macabres apparences, cachait, paraît-il, une âme débonnaire et encline à la joie, fut l’ordonnateur et le héros ?
La masure du moulin n’appartenait pas à Charlot. Immémorialement, lui et les autres Charlots, ses aïeux, la tenaient en location d’une famille noble du pays, alors représentée par un doux maniaque qu’on appelait le vieux marquis ; lequel vieux marquis, avec sa physionomie falote, l’originalité de son costume, m’apparaît à travers mes souvenirs, — et tout au moins autant que le brave Charlot, — comme un survivant d’un autre âge.
Habitant seul, malgré qu’il eût quatre-vingt-dix ans, seul avec ses fermiers et non loin de la ville, dans une métairie décorée du nom de château, le vieux marquis, aux environs de 1850, portait encore fièrement, et sans que personne s’en étonnât, la culotte courte, le tricorne et la queue. Un jonc à pomme d’or, très haut, lui tenait lieu d’épée. C’est la seule concession qu’il daignât faire aux idées du temps.
Avait-il réellement retrouvé le bail primitif parmi les parchemins poudreux de son chartrier, ou en imagina-t-il le texte pour taquiner, dans la personne de Charlot, les républicains de la ville ? Peu importe ! Mais le fait est que, cette année-là, le vieux marquis fit signifier par voie d’huissier, à son locataire étonné, qu’il devrait dorénavant, en outre de quelques écus perçus jusque-là et à titre d’hommage et de redevance, fournir six livres de poissons frais apportés au château, avant le déjeuner, le matin de la mi-carême.
— Le diable l’emporte ! disait Charlot, qu’il m’augmente s’il veut ; j’en serai quitte pour ne pas payer. Mais où veut-il qu’en plein hiver je me procure ainsi six livres de poissons frais à jour fixe !
Le marquis n’en démordit point.
— J’exige mes poissons pour le principe ! Ces poissons perpétuent le souvenir du temps où mes aïeux avaient seuls, entre les deux ponts, droit de pêche sur la rivière. Que Charlot s’arrange : il me faut à la mi-carême mes six livres de poissons frais… Le marquis disait : « poifon frais ! »
Ce fut une joie dans la ville quand on connut les exigences féodales du vieux marquis : « Fix livres de beaux poifons frais ! » et la joie fut double, la mi-carême approchant, quand on apprit que Charlot méditait un coup et qu’il affirmait gravement vouloir porter sa redevance en personne.