Le lendemain, l’abbé Gravaz arrive, précédé de son clergeon vêtu de rouge qui faisait tinter la sonnette et de deux dévots portant les lanternes. Derrière, le quartier suivait. On entre, on tire les rideaux de l’alcôve. L’abbé Gravaz s’approche, en parlant latin, et soudain recule épouvanté : — « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je venais administrer Jean Mian et je trouve une vieille femme dans le lit. — C’est bien Jean Mian, pécaïré, Jean Mian en personne, monsieur le curé, répondit une des commères, seulement, comme vous deviez venir avec le bon Dieu, nous avons pensé, pour plus de respect, à lui mettre, blanc et repassé, un bonnet de femme. »

C’est ainsi qu’expira Jean Mian, une coiffe à tuyau sur la tête et un joli nœud blanc sous le menton.

Maintenant Jean Mian dort dans les lavandes, ses abeilles portent son deuil. Et j’ai voulu — pourquoi donc pas ? — écrire l’oraison funèbre de ce brave homme qui, sans avoir jamais fait de mal à personne, vécut heureux et mourut tranquille à l’endroit où la Providence l’avait planté.

L’HOMME AU COUTEAU

Nu la tête et les bras nus, parfois il traversait la ville avec son tablier, ses sabots sanglants et son grand couteau qui luisait.

Mais soit qu’il emmenât, un bout de corde au cou, quelque pauvre bête condamnée ; soit que, trouvée morte un matin dans la paille de l’écurie, il l’emportât les membres raides, sur son chariot bas, à roues pleines, que traînait un âne velu ; soit encore que, l’ouvrage fait, il revînt vendre la peau, toute fraîche, les poils humides et l’envers nacré, chez les tanneurs des Vieux-Quartiers ; toujours autour de lui un concert s’élevait assourdissant et lamentable. Car du Portail Double au Portail Peint, les chiens de la ville, surexcités soudainement par l’odeur de massacre que l’homme avait, se ruaient, hurlants, à ses trousses, sans oser le mordre pourtant.

On l’appelait Charlot tout court, ou bien encore Monsieur Charlot en manière d’ironie. Pour nous autres gamins, c’était « l’homme au couteau, l’Écorche-rosse », et son couteau nous faisait peur.

Charlot habitait sous les remparts, près de la grève, théâtre de ses exécutions, une masure délabrée qui fut un moulin autrefois.

L’eau depuis longtemps n’y arrivait plus. L’ancien canal, lentement gorgé de limon, était devenu un jardinet où Charlot à ses moments perdus cultivait des fleurs, des arbres fruitiers, des légumes. Et rien dans cette solitaire bâtisse, séparée maintenant du lit vagabond de la rivière par une étendue de cailloux où poussaient çà et là des touffes d’osiers maigres et d’amarines, n’aurait fait deviner le moulin de jadis, sans l’antique roue aux trois quarts envasée dont le bois vermoulu, changé en amadou, verdissait de pariétaires, et sans une meule cerclée de fer, à l’abandon devant la porte.

Blancs et roses au printemps, les arbres du jardin se couvraient, dans la saison, de pêches, d’abricots ambrés, de cerises qui attiraient là des bandes d’oiseaux ; et bien souvent, quand on passait, il y avait, assise sur la meule, une gamine de notre âge, — la Carline, — qui n’avait pas connu sa mère et qui était fille de Charlot.