Mais je prenais patience et me consolais des ennuis de la montée en songeant aux délices de la descente. Car, voici quelle était la deuxième partie du programme : nos affaires faites à Météline, aussitôt le vieil Homobon confessé et communié, aussitôt le petit ciboire portatif, vide désormais, disparu avec sa boîte dans les profondeurs de la soutane, sans soucis jusqu’au soir et libres comme l’air, nous dégringolions par des sentiers connus l’autre versant de la montagne jusqu’au village de Saint-Trinit dont le recteur, prévenu la veille, nous attendait.
Mon oncle, toujours un peu morose, semblait soudain se détendre et rajeunir à l’idée d’aller revoir un ami de trente ans, un compagnon de séminaire. Il courait avec moi, riait, partageant mes enthousiasmes d’enfant pour un caillou de forme bizarre, une plante curieusement fleurie, un papillon aux couleurs vives, un insecte luisant comme l’acier.
Et quelle joie quand, sur le midi, l’estomac creusé par l’air apéritif de la montagne, nous apercevions le clocher de Saint-Trinit, l’église neuve au milieu d’une cinquantaine de maisonnettes à toits gris comme une mère-poule au milieu de sa poussinée, et, barrant la route de sa bedaine, l’ami de mon oncle, le joyeux recteur Bienteveux qui, du plus loin qu’il pût nous apercevoir, s’écriait :
— Arrivez, traînards ! tout est brûlé : on va être obligé de vous envoyer casser une croûte à l’auberge.
Mais rien n’était brûlé ; et maintenant encore l’image de Saint-Trinit n’apparaît à mon souvenir qu’à travers les appétissantes fumées d’un morceau d’agneau croustillant et doré au four, d’un arrière-train de chevreau en blanquette, d’un plat de morilles qu’avant tout le monde M. Bienteveux savait découvrir dans les allées de vigne non encore piochées ou de quelque truite à chair rose pêchée du matin en notre honneur.
Nous voilà donc, mon oncle et moi, sur le chemin de Météline. Mon oncle grave, tout à ses fonctions sacerdotales, et moi rêvant aux morilles de M. Bienteveux, pendant que, de minute en minute, le ciel matinal s’éclairait, et que le soleil invisible encore à l’Orient mais déjà près de dépasser la crête qui le cache, pour s’épandre soudain sur les vallées comme une large nappe d’or, baignait de ses premiers rayons la cime rose des montagnes.
De temps en temps, essoufflés, nous nous arrêtions. Mon oncle, respectueusement, déposait le bon Dieu sur l’herbe, dans sa boîte, ne se scandalisant pas si des bestioles y grimpaient.
Cette ferme de Météline se trouvait décidément perchée par trop haut, à mi-chemin du paradis comme disait mon oncle.
Partis avec le jour, il pouvait bien être dix heures quand nous arrivâmes. Dès que j’aperçus le corps de bâtiment, je me mis à faire tinter ma sonnette. Un chien aboya, des poules s’effarèrent, le taureau, toujours enfermé, secoua sa chaîne dans l’étable, mais les portes restèrent closes, et personne ne se présenta pour nous recevoir.
Un peu étonnés nous avancions quand même, lorsque tout à coup je m’écriai :