La Fête des Morts !

Voulez-vous, à ce propos, écouter une de ces incroyables mais pourtant véridiques histoires qui, en dépit de la science et de ses obstinées négations, sembleraient prouver qu’un autre monde est par delà le monde visible, et font éprouver aux plus sceptiques l’émotion du mystérieux ?

D’ailleurs, n’attendez pas de moi une opinion : je n’explique pas, je raconte.

La petite ville du Puy-Brun possédait, il y a quelques années, une vieille église classée comme monument historique, et un sonneur, Jean-Joseph Moutte, exerçant par surcroît les fonctions de sacristain.

L’église, jadis cathédrale, mais découronnée depuis la Révolution de son chapitre et de son évêque, noire et vide, sans boiseries et sans tableaux et pour ainsi dire toute nue, paraissait immense avec ses trois nefs dessinées par deux rangées de lourds piliers romans, son dôme où le rayon d’un œil de bœuf mettait à peine un peu de jour, et ses chapelles latérales surbaissées et toujours obscures. Le sol, tout à l’entour, s’étant élevé au cours des siècles, on descendait par un perron intérieur de vingt marches dans cette église à moitié souterraine, et les gens, même braves, n’y pénétraient pas sans un frisson.

Le sonneur était un ancien soldat, nullement superstitieux et médiocrement dévot, comme il arrive souvent à ceux qui, sans être prêtres, vivent de trop près dans la familiarité des choses de la religion.

La vieille église toujours froide, toujours assiégée par le vent, existe encore et semble vouloir durer ainsi jusqu’à l’heure du jugement, tant elle fut solidement bâtie ; mais le sonneur n’existe plus, étant mort l’an passé, à la suite des circonstances que voici :

Pour les sonneries ordinaires, Jean-Joseph Moutte n’avait qu’à tirer de plain-pied la longue corde qui, passant par un trou dans la voûte d’un des bas-côtés, vient traîner jusque sur les dalles. Mais pour les glas de première classe, où tinte la grosse cloche, Jean-Joseph Moutte devait monter dans le clocher.

Or, il faut savoir que, le matin du jour des Morts, à cinq heures, c’est-à-dire tandis qu’il fait encore nuit, la coutume est de sonner le glas de première classe.

Jean-Joseph Moutte, quoique ancien soldat, n’aimait pas beaucoup traverser ainsi l’église, à cinq heures du matin, tout seul, avec sa lanterne.