— « Le coup a été dur, continuait le brave Anseaume, bien dur ! Pendant un mois, j’en suis resté comme abruti : toujours sombre et seul, ne parlant plus, suivant les murs ; et du goût à rien, pas même à la chasse ! Les amis se sont inquiétés ; ils m’ont conseillé de voyager, de me distraire, et, comme tu vois, me voilà… »

Le désespoir nullement joué de ce géant roux me fit peine ; et je cherchais avec la maladresse d’un homme ému des phrases de condoléance, quand, m’interrompant, il s’écria :

— « Et dire que j’en suis la cause !… dire que c’est moi, de ces mains, qui l’ai empoisonné !

— Mon pauvre ami, eh quoi, tu aurais ?…

— Hélas ! sans le vouloir, avec une saucisse à la strychnine que j’avais déposée près de mes bois du Plan-des-Pères, cet hiver, sur la passée du loup. »

Je ne disais mot, ne m’expliquant pas comment M. Anseaume aîné, homme grave, avait bien pu s’empoisonner d’une saucisse déposée à l’entrée d’un bois. Cependant mon interlocuteur ajouta non sans pousser des soupirs qui, dans l’allée claire que nous suivions, firent neiger sur nos chapeaux, ainsi qu’une féerique neige bleue, les fleurs étonnées des sophoras :

— « Un si bon chien !… Il ne lui manquait que la parole… Et encore, affirma-t-il après un silence, encore la parole, il l’avait !… »

Alors seulement je devinai qu’en ce tragique événement il s’agissait non pas de M. Anseaume aîné, négociant notable, mais de Boréas, un chien étonnant qui, sans avoir précisément le don de la parole comme son maître le prétendait, ne connaissait pas son pareil pour garder une lieue durant dans sa gueule un œuf frais qu’il ne cassait point, et rapporter fidèlement, à défaut de lièvre, un mouchoir, une blague, ou même un caillou marqué d’une croix.

Car — on peut le dire à présent qu’il est mort — je ne crois pas qu’en sa longue carrière de chien, Boréas ait jamais flairé poil ni plume. L’envie ne lui en manquait sans doute pas, non plus qu’à son maître ; mais ils étaient du midi tous les deux, et chacun sait que dans le midi chiens et chasseurs se sont acquis une telle réputation d’adresse que les lièvres et les perdrix ont depuis longtemps pris le parti d’émigrer, et que les oiseaux de passage préfèrent faire un grand détour en traversant l’Europe plutôt que de se hasarder dans des contrées inhospitalières où les guette un trop sûr trépas.

Et tenez, puisque la rencontre d’Anseaume a réveillé mes souvenirs, je me permettrai de raconter une aventure où j’eus part, et qui donnera une idée de la façon dont les Provençaux en général et mon ami Anseaume en particulier pratiquent la chasse.