J’étais alors en rhétorique ; c’est vous dire que je nourrissais à l’endroit d’Anseaume, âgé plus que moi de dix ans, une admiration sans bornes. Ses souliers ferrés et ses guêtres, ses vestes de velours relevées de boutons à tête d’ours, de cerf, de sanglier, et portant dans le dos, en guise de poche-carnassière, une double caverne capable de contenir une charretée de gibier, son fusil à culasse perfectionnée, ses coiffures de forme anglaise, son air discret en parlant chasse, le mystère dont il entourait ses expéditions et ses prises, tout jusqu’à sa manière de siffler Boréas par les rues, faisait pour moi d’Anseaume le pur idéal du chasseur. Aussi, figurez-vous ma joie l’après-midi où Anseaume m’arrêtant :
— « Viens-tu coucher au Plan-des-Pères. Nous souperons d’une truite et d’un arrière-train de chevreau que la fermière a préparés ; et je te montrerai en chemin comment on s’y prend pour cueillir un lièvre. »
Anseaume ne disait pas « j’ai tué un lièvre » ; il disait « je l’ai cueilli », voulant indiquer par là la précision scientifique de ses méthodes de chasse. Il disait encore « un lièvre m’attend dans tel vallon, au pied de telle touffe de romarin ou de genêt ; seulement il ne sera mûr que dans huit jours. »
Les mauvaises langues du pays prétendaient bien que les lièvres d’Anseaume ne mûrissaient jamais. Mais j’étais dans l’âge de la candeur et de l’enthousiasme, et j’attribuais à la seule envie d’aussi basses insinuations.
Je dois avouer pourtant que ce jour-là le lièvre en question ne se trouvait pas mûr ou qu’il lui répugnait extraordinairement d’être cueilli, parce que nous eûmes beau parcourir la plaine et les coteaux, lancer Boréas dans tous les taillis et fouiller tous les buissons à coups de pierres, nous n’aperçûmes pas la queue du lièvre.
— Bah ! ce sera pour demain matin, et nous le pincerons au gîte. La vraie heure du lièvre, vois-tu, c’est quand, sentant les premiers rayons, il secoue ses oreilles grises à ras du sol pour faire tomber la rosée.
Ainsi parlait, se répandant en projets pittoresques, mon ami Anseaume tout à fait ragaillardi par le petit vin à fumet schisteux dont nous arrosions largement l’arrière-train de chevreau rôti. Et le moment du repos venu :
— Surtout, dit-il à la fermière, surtout n’oubliez pas de me faire réveiller avant l’aube, comme d’habitude.
— Oui, monsieur Anseaume, comme d’habitude ! répondit la fermière avec un sourire doucement narquois qui me revint plus tard, mais que d’abord je ne remarquai point.
Toute la nuit, je rêvai lièvres, lièvres énormes que Boréas, des quatre coins du pays, rapportait sanglants dans sa gueule et qu’Anseaume, après avoir rechargé le fusil, enfournait impassiblement au fond de sa poche de derrière, devenue grosse comme une montagne.