— « C’est Pontalais ! regardons-le faire. — Je ne lui vois pas d’armes, comment chasse-t-il ? — Il a un fusil à vent dans sa canne. »
Chasse étrange ! le chien venait de tomber en arrêt devant la grille d’une villa. Pontalais, avec des précautions de Peau-Rouge, s’approcha de la grille, visa au travers des barreaux, tira… Nous entendîmes un bruit clair comme celui d’un verre fêlé.
— « Et de quinze ! » s’écriait Pontalais qui, nous ayant aperçus enfin, venait de notre côté, les mains tendues.
— « Quinze quoi ?… » lui demandai-je avec quelque curiosité.
— « Quinze de ces boules étamées dont la bourgeoisie parisienne a coutume de déshonorer les pelouses de ses jardins. Je suis chasseur, comme tu sais. Mais pas moyen de chasser ici, toutes les forêts étant louées par de gros banquiers allemands. Alors, l’idée m’est venue de me rattraper sur les boules. J’en ai déjà détruit pas mal : les gens de goût me sauront gré de la chose… Ce genre de chasse est à la fois hygiénique et humanitaire… On s’y intéresse, on s’y passionne… Mais chut ! voilà Phanor qui reprend la piste. Nous nous rencontrerons tout à l’heure au bord de l’eau.
Il me restait à voir Marius.
Nous le trouvâmes à droite du pont, les pieds pendants, assis sous un saule. Un attirail complet de pêcheur était étalé près de lui, dans l’herbe. Grave, attentif, silencieux, sans se laisser distraire par les bouffées de musique que lui envoyait le bal voisin, ni par les railleries dont le saluaient en passant les canotiers aux bras nus, aux tricots voyants et multicolores, il jetait à l’eau, l’une après l’autre, des fèves bouillies que, de seconde en seconde, il tirait d’un petit sac mystérieux.
— « Salut, Marius ! ça mord-il ? — Vous voyez bien que je ne pêche pas. — Alors tu appâtes ? — Appâter ? moi ! Il n’y a que les ignorants en pêche qui appâtent. Le poisson appâté n’a plus faim, et n’ayant plus faim, il ne mord pas. — En effet, le raisonnement me semble clair. »
Marius, flatté, me mit son sac de fèves sous le nez. Ces fèves répandaient une odeur amère et fétide.
— « Qu’est-ce que c’est que ça ? — Ça, mon vieux, c’est tout simplement des fèves bouillies dans une décoction d’aloès… Avec ça, au lieu de gaver le poisson, je le purge !… Et tu devines avec quelle fringale les brochets, les barbillons et les carpes vont se réveiller demain au petit jour… C’est naturel, n’est-ce pas ? Eh bien, personne n’y avait jamais songé… Depuis que cette idée m’est venue, je fais des pêches étonnantes. Aussitôt jeté, aussitôt tiré ; les poissons dévorent mes lignes. Tu ris ? demande plutôt à Pontalais, demande plutôt à La Dieuville. »