Mais La Dieuville, inquiet, songeait à retrouver ses siphons d’eau de seltz et ses fleurs ; Pontalais, impatient de se remettre en chasse, ne voulait pas laisser passer l’heure propice, celle où les boules étamées s’allument aux rayons rouges du couchant.
Je demeurai donc seul avec Marius, le long du fleuve, à purger les carpes.
Et tout heureux d’avoir découvert près de Paris un pêcheur si génialement inventif, un si fantaisiste chasseur, un si chimérique agronome, j’oubliais la tache originelle, et me consolais presque d’être du Midi !
UNE DROLE DE CHASSE
Je voudrais être ce chasseur !
— Quel chasseur ? — Vous le connaissez : il est gras, bien en point, la figure cuite comme une brioche, l’œil droit, celui qui vise ! grand ouvert, l’œil gauche toujours à demi cligné, par suite de la longue habitude ; sous son nez en canon de fusil, véritable nez de chien courant, une paire de moustaches tombantes, tirant les joues, des moustaches en or massif d’un lourd, oh ! mais d’un lourd ! à les envoyer à la Monnaie pour les fondre, un jour de désastre. Il porte des jambières en cuir jaune, bien lacées, dessinant le muscle, et une casquette en cuir bouilli (les chapeaux s’attardent aux branches !). Sa culotte en peau de diable, indéchirable, peut braver la griffe des ronces ; ses souliers, taillés dans la dépouille d’un crocodile, ont des semelles hautes comme un quai, larges comme une promenade ; sa veste en velours fauve, couleur du pelage, pour ne pas effrayer la bête sous bois, est percée de poches innombrables fermées par d’innombrables boutons que décorent, en bas-relief, des représentations de chasses héroïques : sangliers coiffés, cerfs faisant tête. Ajoutez la carnassière avec son filet de ficelle blanche, le sac à plomb, la poire à poudre et le fusil nouveau modèle, fabriqué exprès à New-York, partant tout seul et ne se chargeant ni par la gueule ni par la culasse.
Ainsi équipé, il arrive au café et s’installe : — « Garçon, une absinthe ! — Voyez terrasse ! » Comprend-on ça ? Il allait faire l’ouverture, il a manqué le train, toujours la même chose !… Pas étonnant d’ailleurs, avec le mauvais vouloir des compagnies ! Il gronde, on s’empresse, l’établissement est plein de sa gloire… Je voudrais être ce chasseur !
Non que j’éprouve le désir cruel d’aller troubler sous les hauts genêts piqués d’or le repos somnolent des lièvres, de prendre pour cible le derrière blanc d’un lapin filant dans son terrier sablonneux, ni de mitrailler la perdrix qui chante entre deux sillons, ou la grive qui, sans souci du phylloxera, s’ivrogne gaiement à l’ombre des pampres. Tuer des bêtes ? Dieu m’en préserve ! je crois que j’en élèverais plutôt.
Mais il me serait doux, je l’avoue, vêtu en chasseur et le train manqué, de m’asseoir ainsi, devant ce café, la pipe au bec, mon arme sur le genou gauche. Et là, laissant de minute en minute s’échapper de mes lèvres : (Peuh !), en même temps qu’un petit nuage bleu, l’expression de ma supériorité satisfaite, je vous dirais :
— (Peuh !). On les connaît toutes, vos histoires de chasse, et l’on va (Peuh !) vous en conter une qui sans doute vous étonnera. Elle est authentique, je la tiens de mon grand-père, brave homme, grand chasseur, et qui ne mentit jamais.