Voici donc comment on chassait l’ours chez nous il y a environ cinquante ans, quand il y avait encore des ours dans les petites Alpes. Ne vous attendez à rien d’émouvant ou d’héroïque. Décrire le monstre velu, ses grandes dents, ses longues griffes, peindre une lutte corps à corps, le pourpoint de buffle déchiré, l’éclair du couteau, le sang coulant rouge sur la neige, tout cela, certes ! serait facile si je voulais broder tant soit peu ; mais mon grand père n’avait pas d’imagination, et je ne fais que répéter le naïf récit de mon grand-père.
Singulière chasse tout de même que cette chasse à la paysanne sans couteau, pique ni fusil, chasse où le chasseur se contente de donner une corde au gibier en le priant de s’exécuter lui-même.
— Un peu fort, par exemple ! — Pas du tout, simple comme bonjour, au contraire ; seulement n’interrompez pas !… Je commence l’histoire.
On devait chasser l’ours. Mon grand-père, invité, avait apporté son fusil, naturellement. Les paysans lui dirent : « La poudre coûte cher et le plomb abîme la peau ; mieux vaut avoir la bête sans toutes ces manigances.
— Mais cependant ?… — Attendez donc, sapristi ! »
Les paysans savaient bien ce qu’ils voulaient faire. Ces sacrés montagnards provençaux, fins comme l’ambre sous leur veste d’épais cadis, avaient de temps immémorial constaté deux choses : primo que l’ours est à la fois raisonneur et têtu ; secundo, qu’il aime par-dessus tout déjeuner de poires bouillies. Il s’en régale volontiers sur l’arbre, en les croquant toutes crues, quand il ne peut pas faire autrement ; mais cuites au miel, il les préfère.
On avait donc préparé à l’ours en question un grand plat de poires au miel, et disposé le plat, à hauteur de museau, dans le creux d’un vieux poirier sauvage où l’animal avait coutume précisément de venir chaque matin, au lever du jour, s’aiguiser l’appétit de quelques poires vertes.
Un nœud coulant pendait devant l’ouverture du tronc…
— Un nœud coulant ? Tiens, la belle malice ! — Patience, vous verrez tout à l’heure si c’est malin.
Je disais un nœud coulant attaché par le bout à une forte bûche, assez lourde pour gêner l’ours une fois qu’il l’aura traînante à son cou, pas assez pourtant pour qu’elle l’étrangle.