Cela fait, tout le monde s’était assis, et l’on s’était mis à fumer des pipes.

Au petit jour, chose prévue ! l’ours apparut, sortant d’un petit bois. Il marchait lentement et s’étirait parfois, comme quelqu’un qui se réveille. Arrivé à l’arbre, il s’arrêta, regarda les branches, renifla dans le creux ; évidemment il se disait : — Qui diable a pris soin de me faire cuire mes poires ? Puis, ayant sans doute réfléchi que les poires cuites valent beaucoup mieux que les crues, il se décida à faire honneur, sans plus de manières, au déjeuner succulent que lui servait ainsi la providence des ours.

Quand ce fut fini, il se lécha ; puis il prit le trot vers le torrent qui coulait par là, pour aller boire. La bûche, comme on le devine, se mit à courir derrière lui, à bout de corde. L’ours revint trouver la bûche et grogna. Dans son langage d’ours, cela voulait dire : « Tu m’ennuies ! » Puis, persuadé que la bûche avait compris, il reprit son trot interrompu. La bûche le suivit encore. — « Attends un peu, si c’est comme ça, je vais te tracer du chemin ! » Et quittant le trot, cette fois, il partit gaiement au galop. La bûche le suivait à la piste, rasant les buissons, fauchant les herbes, se heurtant aux arbres, aux rochers, et dessinant dans l’air des bonds formidables. L’ours s’arrêta, souffla, parla à la bûche de nouveau, la fit rouler de droite et de gauche avec ses pattes, puis s’assit d’un air méditatif et ennuyé, cherchant ce qu’il fallait faire pour se débarrasser d’un si importun personnage.

Enfin, il se frotta les pattes comme pour dire : — J’ai trouvé !

L’ours, en effet, avait son idée : une idée d’ours ! comme on va voir.

Il prit la bûche dans ses bras et se mit à la porter, marchant gravement sur ses pattes de derrière. Il traversa dans cet attirail un bois, une plaine, une rivière ; tout le village le suivait. Il rencontra un puits, regarda dedans et passa : le puits n’était pas assez profond pour ce qu’il voulait faire. Un talus crayeux terminant le plateau parut l’engager davantage ; après réflexion, il renonça au talus : la pente était un peu trop douce, et la bûche pourrait remonter.

Enfin il trouva un endroit admirablement propre à tuer la bûche.

C’était un précipice à pic, haut de cent pieds, au fond duquel un torrent grondait.

— Bon voyage ! eut l’air de dire l’ours en lançant la bûche.

La bûche partit, la corde du nœud coulant se tendit, et l’ours, probablement étonné, dégringola tête première.