Me cramponnant à un grand buis (c’est mon grand-père qui parle), je regardai. L’ours n’était pas mort ; il remontait à travers les rochers, éclopé quelque peu, du sang aux naseaux, mais obstiné dans son idée et portant dans ses bras la bûche qu’il comptait précipiter de nouveau. Trois fois il la précipita, le village était dans la joie. A la quatrième fois…

Mais en voilà assez : je vous vois rire !

Le chasseur, lui, raconte ses histoires et on ne rit pas. Il en impose avec son teint de brique, son œil cligné, son nez en canon de fusil, sa moustache. Il a un sac à plomb, une poire à poudre et un fusil ; une veste de velours à boutons ornés, des culottes en peau de diable, des souliers en crocodile, une carnassière et des jambières. Il prend son absinthe, ayant manqué le train ; la caissière lui sourit, un chien vient le flairer, les gamins du patron, les doigts dans le nez, le contemplent.

Je voudrais être ce chasseur !

LA LANGOUSTE

Depuis huit jours on ne célèbre que les chasseurs, c’est injuste. Me sera-t-il permis de rappeler ici l’existence parallèle des pêcheurs, caste plus modeste quoique puissante dans Paris, taciturne comme le poisson qu’elle pêche, n’affectant pas d’allures guerrières, mais qui, sous ses dehors volontairement effacés, cache, elle aussi, de vrais héros aux âmes hautaines et passionnées ?

Car toute passion indique grandeur, et l’humanité, heureusement, est ainsi faite que la poursuite, à travers les ondes frissonnantes, d’une carpe et d’un barbillon met en mouvement des sensations sublimes à l’égal de celles qu’éprouve par exemple un général au matin de la bataille ou même le chasseur lorsque, épaulant, prêt à tirer, il essaie, seconde suprême ! de raffermir son courage, un instant troublé, devant le départ impressionnant et brusque d’une compagnie de perdreaux.

Pour mon compte, je n’ai droit qu’au titre considérable déjà de pêcheur honoraire.

Disciple indigne, trop tard initié à l’art sacré, je n’en connais guère que les plaisirs extérieurs, les joies, si j’ose m’exprimer ainsi, marginales. C’est-à-dire : le plaisir de descendre, dans la paix et la fraîcheur, une rivière dont le cristal reflète l’azur uni du ciel et le frisson verdoyant des berges, aux heures tranquilles de l’effet, aussi justement recherchées des pêcheurs que des paysagistes ; la joie, tout seul sous la saulaie, pendant que les camarades amorcent, d’écouter, répercutés sur l’eau, les vagues appels des mariniers, le bruit du battoir des laveuses, et le cri bref de ce martin rouge et bleu qui, par-dessus les joncs du petit bras, file en flèche d’une rive à l’autre.

Mais je fréquente des pêcheurs qui pêchent, ceci me permet de parler.