Deux surtout : Nestor, qu’il ne faut pas confondre avec le pénétrant et délicat moraliste dont Gil Blas publie les chroniques, mon ami Nestor et Levoir : le premier, pêcheur dans le sang, le second, moins naturellement convaincu, mais faisant son possible pour l’être.

J’eus l’honneur de me lier avec eux dans des circonstances assez pittoresques.

Il y a de cela quelques années, flânant à travers bois, la brise m’apporta comme un son de cor au lointain. Je prêtai l’oreille, mais le cor se tut. Quelques instants après je l’entendis encore. Et je me mis à marcher dans la direction de ce cor mystérieux qui sonnait ainsi par intervalles.

Était-ce l’assemblée des fées ? Ou bien allais-je voir passer, chatoyante entre les bouleaux, sur le fond d’or des mousses et des feuillages rouillés par l’automne, quelque rapide chevauchée de châtelaines chasseresses.

Grande fut ma surprise quand, arrivé sur les bords d’un étang, près d’un moulin à l’abandon dont la roue sommeillait envahie par les herbes, j’aperçus deux hommes occupés à la moins prévue des besognes.

L’un avait la ligne et pêchait ; l’autre portant un cor, le poing fourré dans le pavillon, les lèvres prêtes à souffler, attentif, le regardait faire. Et chaque fois que l’homme à la ligne enlevait un poisson, l’homme au cor sonnait une triomphante fanfare. La pêche à courre, pourquoi pas ?

C’était Nestor qui, donnant une leçon à Levoir, alors néophyte, lui avait permis un peu de musique en manière de distraction.

Car Nestor n’est pas de ces pêcheurs qui, lorsqu’ils pêchent, veulent qu’autour d’eux règne le silence de la tombe. Nestor sait que le poisson, indifférent aux bruits de l’air, ne s’effraie que de ceux qui se propagent dans l’eau. On peut donc avec lui, tout en amorçant, causer, chanter, rire et jouer du cor au besoin ; pourvu que vos pieds ne frottent pas trop fort sur le fond en planches du bateau, Nestor se déclare satisfait.

Ceci par raison, non par faiblesse. Nestor, au contraire, apporte dans les questions de pêche une énergie implacable et froide qui va parfois jusqu’à la cruauté. Je ne l’en blâmerai point : comme la politique, la pêche a sa raison d’État.

Un jour, Nestor et Levoir, devenu son inséparable, roulaient en wagon vers un village peu connu, mais en revanche traversé par une rivière ultra-poissonneuse qu’ils s’étaient promis de dépeupler.