Rien dans leur costume ne les dénonçait comme pêcheurs : Nestor aime peu qu’on le remarque. Les bouts de roseaux et les scions, enveloppés d’un morceau de lustrine verte, se dissimulaient modestement. Les lignes en crin, celles en racine, enroulées sur les dévidoirs, avec leurs hameçons de rechange et leurs flotteurs multicolores, l’indispensable plomb de sonde, la baguette fourchue qui sert à décrocher le poisson ferré trop avant, étaient également cachés dans une trousse assez semblable à une cartouchière que Nestor portait en sautoir.
Ils allaient ainsi sans parler : Nestor calme à son ordinaire, Levoir légèrement inquiet.
Voici pourquoi Levoir était inquiet.
Il s’agissait précisément d’expérimenter ce jour-là un appât dont le secret, prétendait Nestor, venait d’être par lui retrouvé dans un antique manuscrit de la Bibliothèque nationale.
Avec cet appât, d’une portée et d’une puissance incomparables, chevesnes, perches et gardons sollicités à plusieurs kilomètres de distance jusqu’au fond des excavations et des falaises à l’abri desquelles ils ont ordinairement coutume de fuir la lumière du jour, devaient remonter en partant de l’embouchure, et descendre en partant de la source, par bancs de plus en plus voraces et serrés jusqu’au point précis de la rivière où les attendait l’hameçon. Et c’est pour la confection du susdit appât maintenant fourré sous la banquette, que Nestor et Levoir, patients comme des alchimistes, avaient passé toute leur nuit à triturer des drogues bizarres et mal odorantes.
Au départ, Levoir s’était bien hasardé à dire :
— Si, par rapport à l’appât, nous montions avec les fumeurs ?
Mais Nestor, dédaigneux :
— C’est ça ! pour que mes vers de vase, mes asticots et mon blé cuit empoisonnent la nicotine !
Et Levoir, comme toujours, avait cédé.