Mais depuis des années, les vignes meurent, et Bacchus irrité s’est retiré de nous.

Il n’y a pas fort longtemps, à la saison des vendanges, quand les charrettes vigneronnes revenaient par les chemins pierreux avec leur chargement de bennes vides, vous auriez dit jusqu’à l’horizon les tambours et les tambourins de quelque lointaine bacchanale ; et, bien avant dans l’hiver, les pressoirs roulants, de forme antique, violets du résidu des cuves, allaient et venaient devant les maisons, à grand bruit, traînés par des hommes.

On gardait pourtant la tradition d’un passé plus riche. Les gens parlaient de mystérieux fléaux qui, très anciennement, du temps des Consuls, peut-être même du temps de la Louve de marbre, — laquelle, d’après le proverbe, mangeait tout, — auraient forcé d’arracher les vignes. Et, comme irrécusables témoins d’une époque où réellement le vin coulait aux ruisseaux des rues, ils montraient dans leur cave, sous les voûtes incrustées de salpêtre, drapées de toiles d’araignées, sentant bon toutes sortes de moisissures, et si hautes que la lampe y dessinait un rond lumineux au milieu de l’ombre sans arriver à les éclairer, ils montraient des cuves de maçonnerie, énormes, pareilles à des tours, et des tonneaux en pierre, en solide pierre de taille, secs maintenant, et que n’eût pas suffi à remplir la récolte d’une province.

Malgré cela, il y avait alors du vin pour tous, même pour les pauvres. Ceux de mon âge se le rappellent encore : dans les quartiers paysans, au seuil des portes, une table recouverte d’une nappe blanche avec un broc d’étain et un gobelet dessus invitait les passants à se rafraîchir sans payer. Chaque soir, à l’heure où l’on rentre des travaux des champs, un gamin s’en allait soufflant dans sa trompe et criant aux carrefours : — « Qui veut boire du vin, du vrai vin nouveau, à deux sous le litre, se rendra chez Antiq, derrière l’Église ; le vin est bon, j’y ai tâté. » Et, sur la foi de l’imberbe dégustateur, les vieux se rendaient un jour chez Antiq, d’autres jours ailleurs, pour boire le vin recommandé, en grignotant des noix fraîches et des olives.

Tout est bien fini maintenant ! Non seulement la Mère-vigne ne produit plus guère, il faut encore que d’infâmes sophisticateurs, d’accord avec nos députés, essaient de mêler leurs poisons aux dernières gouttes de lait pourpré perlant à sa mamelle tarie.

D’ailleurs, qu’on l’autorise ou non, qu’il soit clandestin ou légal, nous n’échapperons pas au vinage. L’habitude désormais en est prise, et les poètes, les philosophes, peuvent dès à présent constater quels sont ses résultats.

Un des plus tristes, assurément, c’est la suppression de l’ivresse. Car l’aimable ivresse d’autrefois est devenue une maladie ; et, remplacé par l’alcoolique au visage plombé, que hantent des visions meurtrières, notre ivrogne, le bon ivrogne, a disparu avec le bon vin.

Vous le rappelez-vous, ce bon ivrogne ? Heureux, inoffensif, on le rêvait couronné de pourpres d’automne aux riches gaufrures, d’un joli rouge comme les rubis de son teint. Il y avait généralement un ivrogne par village ; un seul ! Cela constituait au joyeux homme une sorte de privilège, et, ma foi, presque une fonction. Parfois, en veine de morale ou de controverse, le curé arrêtait l’ivrogne au passage. Gaiement, l’ivrogne se défendait par de hardies calembredaines, citant la Bible et l’Évangile, Noë, les Noces de Cana. Mais le curé, au fond, ne tenait guère à le convaincre, étant bien aise d’avoir ce pécheur endurci sur la planche pour le foudroyer dans ses sermons. Aussi peu respectueux de la Médecine que de l’Église, on racontait encore que, tombé malade et condamné, le bon ivrogne s’était guéri radicalement, sans ordonnances et sans drogues, en s’administrant coup sur coup nombre de rôties au vin vieux.

J’ai connu un de ces bons ivrognes ; et aujourd’hui, après tant d’années, son souvenir m’est resté cher.

Nous sortions de l’école quand, un jour, nous le rencontrâmes. Lui, titubant un peu, mais digne, cheminait prudemment au plus près des maisons.