Laissant Scholastique qui, sévère, dans l’ouverture de la porte, avait écouté la fin de cette étrange scène, se précipiter à la poursuite du fugitif, la quenouille en l’air et plus échevelée que sa quenouille :
— « Voilà les amis ! » fit Barnabé, consolé instantanément. Puis, s’étant couché dans la paille, il ajouta non sans quelque philosophie :
— « Tout cela n’empêchera pas que tu me serves, vienne la Noël, à me vernisser les babines, car rien ne vaut la chair salée pour faire trouver le vin bon !… »
Là-dessus, un rayon sur le nez, Barnabé s’endormit, ronflant à chavirer les mouches qui allaient et venaient dans le soleil.
Et, tandis qu’il rêvait de quelque formidable réveillon — brocs énormes autour desquels saucisses et boudins s’enlacent en guirlandes — nous, dans l’innocence de notre âge, avec un étonnement sympathique où un peu d’admiration se mêlait, nous restâmes longtemps ainsi à regarder dormir le bon ivrogne.
LA PAYSANNE
Il y avait une fois à Luzancy, pas très loin de la Ferté-sous-Jouarre, une vieille femme, si vieille que tous ses parents étaient morts. On l’appelait la Sempiterne malgré que son vrai nom fût veuve Gogüe. La Sempiterne possédait pour seule fortune une chèvre dont elle vendait le lait dans la saison, et que les bonnes gens la laissaient nourrir, comme par aumône, du maigre gazon des bords de champ, ainsi qu’aux troënes de leurs haies.
De temps en temps aussi, pour gagner quelques pauvres journées, elle s’en allait laver lessive à la fontaine de Cranlin où les fées reviennent. C’est une eau qui sourd au bas des coteaux, par dessous une pierre moussue, et puis s’étend en claire nappe à l’ombre de treize tilleuls.
Un jour — c’était l’année passée à peu près vers cette saison, quand l’épine franche a passé fleur et quand, sur les buissons, commence à blanchir l’aubépine — un jour la Sempiterne eut une surprise. Dans cet endroit solitaire d’où la crainte écartait le monde, à côté de la pierre moussue, une belle dame était assise, la figure si blanche avec de si fins cheveux d’or, que la Sempiterne s’arrêta la prenant au moins pour une fée. Mais un garçonnet jouait près d’elle, et la Sempiterne comprit que ce ne pouvait pas être une fée, parce que les fées n’ont pas d’enfants.
Alors, ayant attaché la chèvre au bord de l’eau, — les chèvres comme on sait sont friandes de cresson et de menthe, et ces herbes leur font le lait bon — elle mit le linge tremper, et s’installa un peu plus bas pourtant qu’à sa place habituelle pour ne pas déranger la belle dame.