—«Mais si. Mais si, tu as été bon,» répondait l'autre, «il n'y a qu'une chose qui te manque...»
—«Laquelle?»
—«C'est de te camper là, planté sur tes deux pieds, et de regarder le public, bien dans l'œil, en lui disant: Vous savez, tas de mufles que vous êtes, je me f... de vous...»
—«Sais-tu que cet animal vient de formuler d'un mot peu académique tout le secret du succès dans tous les arts?» me dit Jacques Molan qui se mit à rire: «Entre nous, et puisque nous sommes en amitié ce soir, cet aplomb-là te manque un peu, à toi aussi. Si je te voyais plus souvent, je te le donnerais...»
Il ne se doutait pas, en disant ces phrases, à quelle place malade de ma conscience d'artiste il touchait, si gaiement, si durement aussi, et je ne lui répondis pas ce que j'avais sur les lèvres: «Cela prouve la bassesse et la brutalité du succès, voilà tout, et que l'artiste qui réussit cache trop souvent un charlatan...» Il venait de heurter à la porte de la loge. Une voix avait répondu: «Qui est là?» Puis, sans qu'on attendît la réponse, la porte s'était ouverte d'elle-même, et Camille Favier était apparue avec un sourire de bonheur sur son joli visage, qui se changea en une expression contrainte, lorsqu'elle vit que son amant n'était pas seul.
—«Ah!» dit-elle, presque confuse, «je ne croyais pas que vous amèneriez quelqu'un, et ma loge est en désordre.»
—«Cela ne fait rien,» dit Jacques, en la repoussant doucement d'une main vers le fond de cette loge et m'introduisant de l'autre. «Monsieur n'est pas quelqu'un, comme vous semblez le croire, petite Duchesse bleue... Monsieur est un ami, un très vieil ami, et c'est aussi un peintre, un très grand peintre, entendez-vous. Tous nos amis sont de grands hommes. Saluez... Il est habitué au désordre de son propre atelier. Soyez donc tranquille... Il m'a demandé la permission de vous être présenté, parce qu'il a depuis très longtemps l'idée de faire votre portrait...» Il me poussa du coude, pour que je ne démentisse pas ce coup de pouce donné à la vérité. «J'allais oublier de vous le nommer: Monsieur Vincent La Croix... Ne lui dites pas que vous avez vu de ses œuvres. Il ne vous croirait pas. Il n'expose guère. Il est de l'école des timides. Vous êtes avertie... Et maintenant que la glace est rompue, nous pouvons nous asseoir...»
—«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune femme en riant. Le boniment blagueur de mon compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité gouailleuse,—mais comment s'en fâcher?—l'avait déjà transformée. «Vous me permettrez bien, pourtant, de faire un peu le ménage?...» continua-t-elle, et, avec une adresse presque incroyable de rapidité, elle étend une serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse où elle venait de se laver les mains. Elle roule et jette sous la table à toilette d'autres serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche trois ou quatre boîtes de pommade, drape un peignoir rose sur une chaise où j'avais pu voir un corset de coutil passablement fatigué, celui qu'elle mettait à la ville, par économie. Elle avait pour vaquer à ces petits soins un de ces sourires d'enfant qui donneraient de la grâce à un épluchage de légumes dans une cuisine empestée par l'oignon, et comme elle nous disait: «Voilà...» elle poussa un petit cri. Elle venait d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à baguettes d'argent, ceux qu'elle portait à l'acte, en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée où je me plus à discerner un petit frisson de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces bas de soie où se dessinait encore la forme de sa fine jambe et de son pied menu. Elle les cache dans le premier objet qu'elle trouve sous sa main et qui était un carton à chapeau. «Cette fois, ça y est,» conclut-elle, et se tournant vers Jacques: «Pensez que je prévoyais votre visite et que j'ai changé de costume en dix minutes, montre en main. Vous n'aurez pas à subir l'habilleuse, puisque cette pauvre femme vous déplaît...» Et, caressante à la fois et intimidée: «Vous avez été contente de moi, ce soir? J'ai bien joué ma grande scène?...»
Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur les planches, par un charme de finesse native et de grâce ingénue, combien ce charme opérait avec une plus puissante magie dans ce cadre grossier et plus indigne d'elle encore! Cette si simple loge, si désordonnée, si dépourvue d'étoffes et de bibelots, où tout sentait l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me rappelait, par le contraste, les somptuosités et les raffinements de la loge où trônait aux Français cette coquine de Colette Rigaud.—Ah! si Colette avait eu pour Claude, quand j'accompagnais chez elle ce malheureux garçon, l'évident amour que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan par l'accent de ses moindres mots, l'ardeur de ses moindres regards, la fièvre de ses moindres gestes! Enfant délicieuse, et comme elle aimait, comme elle se donnait, par tout son être, avec quel naturel et quelle spontanéité! Divine tendresse dont mon camarade de ce soir ne jouissait que par vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait, en causant avec cette adorable maîtresse, à diriger devant moi une simple performance. Ses yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire tendres. Je le voyais qui m'étudiait dans une glace suspendue en face de nous, au lieu de regarder la pauvre amoureuse à laquelle il répondait cependant:
—«Vous avez été exquise, comme toujours. Demandez à Vincent si je ne le lui ai pas dit?...»