—«Pour ce que je veux dire,» repris-je, «cela revient au même. Je me demande donc comment tu t'arranges pour échapper à la chronique, au roman à clef, enfin à tous les jolis procédés de polémique habituels à tes confrères?...»

—«Je suis comme Proudhon,» répondit-il en riant, «de qui Hugo prétendait qu'il avait de la peau de crapaud dans sa poche. Il paraît que ce talisman sauve de tous les dangers...»

—«Et tu crois que cette chance-là durera toujours?... Et puis, il n'y a pas que les confrères, il y a ces femmes elles-mêmes...»

—«Elles?» fit-il; «axiome, comme eût dit ce badaud de Larcher: une femme est le meilleur antidote contre une autre femme. C'est pour cela...»

Et le pommeau d'or de sa canne de jonc me montra la salle d'abord, puis la scène.

—«Et les vengeances de dépit? Et le vitriol et le revolver? Et le reste?... A ta place, il y a une de ces deux créatures à laquelle je ne me fierais pas.»

J'avais moi-même imperceptiblement tourné la pomme de ma canne du côté de la salle en disant ces mots, pour lui expliquer que je voulais parler de Mme de Bonnivet.

—«Vraiment! la belle reine Anne te donne l'impression, à toi aussi, d'un coquet oiseau de proie, d'un petit faucon rageur avec lequel il ne faudrait pas trop badiner... Hé bien! si tu veux,» continua-t-il en se levant, «l'acte est fini, je vais te présenter à l'une et à l'autre. C'est très drôle. Croirais-tu que, dans mes histoires, j'ai toujours plus ou moins besoin d'un regardeur. Quand on pense qu'il y a eu des sots pour blâmer, dans les tragédies classiques, l'emploi des confidents. A mon avis, il n'est pas de personnage plus naturel...»

Il me prit le bras, en prononçant cette phrase d'une si naïve outrecuidance par laquelle il m'assignait ce rôle de témoin, de satellite emporté dans l'orbite de son soleil. Chose étrange, je suis si réellement créé pour ces rôles de second, d'un Pylade auprès d'un Oreste, d'un Horatio auprès d'un Hamlet, que ce sans-gêne ne me blessa point. Hélas! Il était écrit que je serais un raté, toujours et partout, même comme Horatio. Quelle ironie que d'avoir pour Hamlet l'implacable égotiste qui me guidait vers la loge de la petite Favier; et je le suivais docilement, d'abord à travers les décors que les rudes mains des machinistes déplaçaient en hâte, puis par un escalier rempli d'un peuple d'habilleuses et de figurants, enfin par des couloirs percés de portes derrière lesquelles s'entendaient des rires, des chansons, des discussions, des bruits d'eaux vidées précipitamment, et jusqu'à des termes de parties de cartes. De ces coulisses, dont le nom fait rêver les bourgeois jeunes et vieux, je n'avais jusqu'ici connu que celles de la Comédie Française, où j'ai si souvent accompagné ce malheureux Claude. Elles ont cette correcte mais un peu conventionnelle respectabilité qui gâte trop souvent le jeu des sociétaires et des pensionnaires de la célèbre maison. Mon horreur de la prétention me les a toujours fait peu aimer, ces couloirs de la Comédie, si élégants d'aspect avec leurs portraits séculaires, leurs bustes vénérables, la tenue de leur foyer-salon. J'y ai subi plus qu'ailleurs le désenchantement du contraste entre le spectacle et son revers, entre le prestige théâtral et sa cuisine. Au contraire, dans les coulisses des théâtres plus simples, où des amis m'ont entraîné, aux Variétés, au Gymnase, au Vaudeville ce soir-là, j'ai senti ce que comporte de pittoresques antithèses, de souple improvisation, d'énergie animale, le bizarre métier de comédien. Le hasard voulait que cette fois je prisse, en compagnie de Jacques Molan, après m'être rongé d'impuissance la journée entière, une cure complète de vitalité. N'entendîmes-nous pas, au moment où nous frappions à la porte sur laquelle se voyait écrit le nom de Mlle Favier, le dialogue suivant, échangé entre deux messieurs en redingote et en chapeau de ville, mais leur face rasée et leurs joues bleuâtres révélaient deux acteurs, de cette troupe ou d'une autre:

—«Je n'ai pas été bon, l'autre soir, dans mon nouveau rôle?...» interrogeait l'un; «dis-moi la vérité...»