Il était descendu de voiture le premier, en m'annonçant ce détour; il avait salué le concierge, et il s'était engagé d'abord sous une voûte, puis dans un escalier de service, avec cette démarche, unique au monde, celle de l'auteur en vogue qui entre dans son journal, chez son éditeur, dans son théâtre. «C'est moi la maison...» semble-t-il dire avec tous ses gestes, et le pied se fait plus léger, la canne tressaille dans la main, les épaules roulent involontairement. Ce sont des riens: une manière de dire bonjour aux employés, un pli de bouche protecteur, une pose crâne du chapeau, un clignement d'yeux indulgent. Nous autres peintres et qui avons étudié l'art du portrait, c'est notre métier de saisir ces riens... Et ces employés, depuis le plus humble jusqu'au plus haut, depuis l'habilleuse jusqu'au régisseur, toute leur personne traduit un inexprimable et inconscient respect à voir passer «leur auteur», quelque chose comme l'émotion d'un rentier qui verrait marcher un de ses coupons. Chez quel marchand de tableaux connaîtrai-je jamais la joie d'inspirer un respect de cette sorte? Quand aurai-je, pour introduire un ami dans une exposition de mes toiles, l'orgueil, paisible et innocemment puéril, que Jacques déploya pour me faire ouvrir la porte de la petite loge, heureusement inoccupée, où nous nous assîmes, tandis qu'il me disait à voix basse:

—«Le premier acte a commencé depuis cinq minutes. Tu comprendras tout de suite... C'est une ancienne maîtresse du duc qui essaie de rendre jalouse la duchesse... T'avais-je menti en te disant que la petite Favier est jolie, jolie?... Tiens, elle m'a vu... Par bonheur, c'est à un moment où l'autre lui débite un petit discours un peu long. Je lui aurais fait manquer sa réplique... Elle te regarde. Tu l'intrigues. Elle connaît les trois ou quatre camarades avec lesquels j'ai l'habitude de venir. Maintenant, écoute-la parler. Rien que le timbre, que la musique de sa voix, n'est-ce pas exquis? Écoute... Écoute aussi un peu ce qu'elle dit. C'est du Jacques Molan de derrière les fagots...»

J'ai entendu, bien des fois depuis, la Duchesse Bleue, jusqu'à en savoir par cœur chaque phrase. J'en marquerais chaque temps,—ces temps que prennent les acteurs pour mieux souligner leurs effets. C'est une pièce très délicate et très fine, malgré la préciosité du titre. Elle enferme l'étude, infiniment ténue et trop juste, d'une jalousie rare, mais pourtant très humaine. C'est l'histoire d'un ami amoureux de la femme de son ami et qui reste fidèle à cette amitié dans cet amour. Jamais il n'a dit son sentiment à cette femme. Il ne se l'est jamais avoué à lui-même, et il ne peut pas supporter qu'un autre fasse la cour à cette jeune femme. Il finit par la sauver d'une chute irréparable, sans qu'elle sache que c'est lui, ni pourquoi. Et cette première scène où l'enfantine duchesse se confie à l'ancienne maîtresse de son mari, sans soupçonner quels souvenirs elle atteint dans ce cœur par l'évocation de ses propres joies, quelle merveille d'analyse émue, vibrante, tendrement cruelle, si l'on peut dire! Enfin, cette pièce est un petit chef-d'œuvre, du Marivaux à la date d'aujourd'hui,—un Marivaux à qui son esprit ferait mal et dont la gaieté légère serait de la dentelle sur une blessure. Mais la haute valeur de cette comédie, je ne l'aperçus pas dès ce premier soir, quoique Molan fût là pour m'en commenter les moindres détails. Le peintre en moi fut trop vivement saisi par l'extraordinaire apparition de cette Camille Favier dont mon ami m'avait dit avec tant de légèreté qu'elle était sa maîtresse. La baignoire, située presque à même la scène, me permettait de suivre les moindres mouvements de sa physionomie, ses plus furtifs clignements d'yeux, ses plus rapides froncements de sourcils. Je distinguais jusqu'aux couches de crème et de fard inégalement posées sur ses joues, jusqu'aux traînées de kohl sous ses paupières, jusqu'au prolongement de ses sourcils par le crayon noir, et de ses lèvres par le crayon rouge. Et, maquillée ainsi, jouant la comédie à deux pas, avec des acteurs dont les faces grimées ricanaient auprès de la sienne, elle réalisait d'une manière saisissante le type idéal retrouvé par les plus raffinés des artistes Anglais: Rossetti, Burne Jones, Morris, à travers les panneaux ronds des Florentins d'avant Raphaël. Ses traits fins étaient presque trop menus pour l'optique de la scène. Son front large, un peu bombé, semblait chargé de rêves. L'ovale allongé de son visage faisait flotter son sourire dans ses joues. Son nez droit, coupé un peu court, ennoblissait son profil. Ses lèvres renflées, abaissées aux coins, étaient tristes à la fois et sensuelles, voluptueuses et amères. Même ce maquillage donnait à cette beauté un charme particulier, et pour moi étrangement attendrissant, par le mélange du naturel et du factice. On devinait le rose de la joue sous le rose du fard, la frange des longs cils épais sous le crayon, la pourpre fraîche des lèvres sous le carmin, comme dans sa manière de jouer le personnage qu'elle représentait, une femme vraie, sincère et tendre transparaissait,—ou semblait transparaître. Enfin, mon impression fut si vive que Jacques s'en aperçut, et se mettant à rire:

—«C'est le coup de foudre,» dit-il, «tu viens de recevoir le coup de foudre! Vous pouvez vous entendre, d'ailleurs,» continua-t-il, «elle a aussi peu de jugeotte que toi... Vos sublimes s'amalgameront, comme disait Saint-Simon de je ne sais plus qui, de Fénélon, je crois, et de Mme Guyon. Et maintenant, retourne-toi, et regarde,—sans regarder,—avec ta lorgnette, dans la quatrième loge du premier rang, à gauche... Tu vois une femme tout en blanc qui s'évente avec un éventail garni de volants de mousseline de soie, blanche aussi, une invention à elle?... C'est Mme Pierre de Bonnivet. Comment la trouves-tu? C'est amusant, n'est-ce pas, de jouer au jeu de l'amour et du hasard avec ces deux jolies créatures pour partenaires?...»

Je regardai du côté que m'indiquait Jacques avec les précautions requises, et j'eus bientôt dans le champ de ma jumelle cette rivale mondaine de la bohémienne Camille Favier. L'insolence de fatuité où se carrait mon camarade me parut alors justifiée, et au delà, par la beauté de cette élégante femme qui coquetait avec lui, comme il me l'avait raconté, davantage sans doute. Je le connaissais trop hardi compagnon pour qu'il ne fût pas allé très vite de privauté en privauté. Si Camille rappelait, même sous son rouge et ses mouches, les Psychés et les Galatées des plus suaves d'entre les P. R. B.—Preraphaelite Brothers,—Mme Pierre de Bonnivet, elle, avec son nez un peu busqué, son menton volontaire, la ligne mince de sa joue, la finesse de sa bouche hautaine, avait une beauté à justifier des prétentions plus aristocratiques encore que l'hérédité du célèbre connétable. Comment, issue d'une famille bourgeoise,—j'ai su depuis qu'elle était, de son chef, une Taraval,—évoquait-elle inévitablement le souvenir d'une des princesses chères à Van Dyck, ce maître incomplet, qu'aucun autre n'a pourtant égalé, dans l'art de noter la race, les atavismes d'indomptable orgueil et d'héroïque énergie cachés sous les fragilités de la grâce féminine? L'habitude de la richesse pendant deux ou trois générations produit de ces mirages. Il est certain que le peintre de la divine marquise Paola Brignole du palais Rouge, à Gênes, n'a jamais trouvé de modèle plus conforme à son génie. Seul, son pinceau aurait bien reproduit l'éclat particulier de ce teint dont la blancheur mate n'était pas de l'anémie,—les lèvres rouges le disaient assez,—avec la nuance des cheveux, très blonds, qui pâlissaient aux lumières. Rien qu'à voir saillir les épais rouleaux de ces cheveux d'or cendré au-dessus de sa nuque, quand elle se tournait de profil, on reconnaissait la vitalité physiologique d'une de ces fausses maigres qui cachent sous des sveltesses de sirène des estomacs de capitaine de dragons. Les brides du chapeau mauve qui la coiffait n'empêchaient pas de deviner le cou mince, un peu long, mais bien musclé, de même que les gants révélaient une main nerveuse, aux doigts un peu longs aussi; et le buste se dessinait à chaque mouvement, dans les blancheurs souples du corsage en crêpe de Chine, si jeune, si élégant, si plein. Mais ce que cette créature de luxe eut aussitôt pour moi de significatif jusqu'à l'obsession, ce furent ses yeux, des yeux bleus comme ceux de l'autre, avec cette différence que le bleu des prunelles chez Camille Favier rappelait invinciblement le bleu des pétales d'une fleur, de quelque délicate et vivante pervenche, au lieu que les prunelles de Mme de Bonnivet avaient dans leur azur l'éclat du métal ou de la pierre précieuse. Ils donnaient dès leur premier regard l'idée de quelque chose d'implacable malgré le charme, de dur et de froidement dangereux dans le magnétisme. C'étaient des yeux comme on en imagine aux nixes et aux ondines, en lisant les légendes du Nord, des yeux à ne pas croire possible que de vraies, de douloureuses et chaudes larmes les eussent jamais mouillés. Et pour achever cette sensation singulière de cruauté dans la grâce, quand la jeune femme riait, ses lèvres se relevaient un peu trop dans les coins, découvrant des dents aiguës, serrées, très blanches, presque trop petites, comme celles d'une bête de chasse et de morsure.

En essayant aujourd'hui de retrouver exactement les impressions qui me saisirent devant les deux complices de Jacques Molan dans son jeu favori de l'amour sans cœur, je me rends compte que ma connaissance actuelle de leurs caractères influe sur mon souvenir de cette première rencontre. Je ne crois cependant pas donner à ce souvenir une retouche trop forte. Je m'entends encore, tandis que des applaudissements montaient de l'orchestre, sombre d'habits noirs, et descendaient des loges rayonnantes de toilettes, vers la petite Favier, oui, je m'entends disant à Jacques:

—«Tu choisis bien, quand tu t'y mets.»

—«On fait ce qu'on peut,» dit-il en hochant la tête.

—«Je me demande,» continuai-je, «avec des maîtresses de cette beauté-là...»

—«Une maîtresse,» rectifia-t-il. «Mme de Bonnivet n'est pas ma maîtresse.»