Elle avait disparu derrière la porte fermée de sa loge, et je n'avais pas trouvé de mots pour lui répondre,—pas plus à elle que tout à l'heure à Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de moi-même? Éprouvais-je des sentiments assez contradictoires dans ce couloir de théâtre, rempli maintenant de cette déroute qui achève les représentations? C'est auquel, parmi les artistes, s'empaquettera le plus vite pour aller gagner qui un souper, qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, qui le sommeil. Ce dernier cas est le plus général. Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme romanesquement tourmentée que disaient les yeux de Camille, pour ajouter aux émotions si épuisantes de la scène celles de l'entretien qu'elle se préparait à avoir avec moi... Que je la redoutais cette causerie! Que je regrettais de ne pas l'avoir esquivée par un prétexte quelconque! Comme j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs d'amitié, cette enfant passionnée essaierait de me faire dire ce que je voulais pas, ce que je ne devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que cette crainte se trouvât vérifiée et que la rouée apparût tout de suite en elle par-dessous l'amoureuse. Pourtant, les regretté-je sincèrement, les minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je cette promenade à deux, par ce ciel étoilé et froid de janvier,—si inattendue, puisque je ne connaissais pas cette jeune femme, même de nom, à sept heures du soir;—si innocente, presque si niaise, puisque j'étais la diversion improvisée de sa tendresse pour un autre;—si courte, puisque le trajet du Vaudeville à la rue de la Barouillère n'est pas de plus de trois quarts d'heure.—Et ces trois quarts d'heure comptent pour moi parmi les rares qui fassent lumière sur le fond noir et morne de ma vie. Rien que d'en évoquer le charme disparu vaudrait la peine d'avoir commencé le récit de cette longue et monotone souffrance...

Quoique je fusse bien assuré que Camille ne m'avait pas fait rester pour jouer avec moi la scène de la Camargo avec l'abbé dans les Marrons du feu, de ce Musset qualifié si lestement de mauvais poète par Molan, mon cœur battait d'un battement plus vif que d'habitude, lorsque la porte de la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée tout entière d'une grande mante noire achevée en larges collets souples qui lui élargissaient les épaules. Une grosse fraise de soie noire s'épaississait autour de son cou, et sa tête, coiffée d'une capote d'un bleu sombre, émergeait, presque trop petite. Elle me parut plus grande, plus jeune aussi. Tout de suite, je vis à ses paupières qu'elle avait pleuré, de même que je sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la manière dont elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, comme elle s'appuyait sur mon bras pour descendre l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer par cette bénigne plaisanterie:

—«Vous n'avez pas peur de faire causer, en vous en allant ainsi avec un monsieur?...»

—«Faire causer?» dit-elle en haussant ses fines épaules. «Voilà qui m'est égal. Tout le monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, d'ailleurs, lui non plus... Il ne vous l'a pas dit?... Avouez...»

—«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.

—«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, qui relevait sa fine bouche un peu à droite et creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je l'aimais, et il a eu raison. Tout de même c'est gentil à vous de vouloir que je pense qu'il parle de moi tendrement. Je vous répète d'être bien tranquille. Je n'essaierai pas de vous faire causer... Après tout, cette histoire de Fomberteau n'est pas impossible... C'eût été si simple pourtant de ne pas s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais promis une telle joie de cette reconduite, ce soir...»

Nous étions sur le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Antin, comme elle prononçait cette phrase, suivie d'un long silence. Les femmes qui aiment ont de ces cruautés inconscientes. Mais comment en vouloir à celle-ci de regretter son amant auprès de moi et de me le dire, quand tout son charme était dans cette spontanéité, cette ingénuité si intactes de sa nature? Et puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et ce tête-à-tête, même pour me parler d'un autre, m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de la présence aimée, qui est à elle seule une volupté. La chaleur de son bras faisait affluer mon sang à mon cœur. De quelle pose discrète ce joli bras s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve si différente de l'abandon de l'amour! Mais son pas s'était mis instinctivement en harmonie avec mon pas. Nous marchions d'accord, et cette fusion de nos mouvements, en me faisant sentir le rythme léger de son corps, me révélait aussi qu'elle était, quoique me connaissant bien peu, en pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur à cette intimité si subite, si complète, si dépourvue de coquetterie. Mon amour-propre n'avait pas plus l'idée de s'en humilier que le sien n'avait eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations avec mon camarade. Par la magie mystérieuse de quelle double vue avait-elle deviné, au premier coup d'œil, que je lui serais, auprès de Molan, précisément l'avocat dont elle avait besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant moi, en libre sincérité? Toujours est-il que, dès cette première promenade faite ensemble, d'abord à travers la foule dont s'encombrait le boulevard, puis dans les rues de plus en plus paisibles, jusqu'aux avenues désertes des Invalides et de Montparnasse, notre conversation fut celle de deux êtres profondément, définitivement, absolument sûrs l'un de l'autre. Je n'essaierai pas d'expliquer cette première étrangeté,—prélude et présage de relations où tout devait être anomalie. Moi qui répugne à recevoir des confidences autant qu'à en faire, j'écoutais cette femme de théâtre avec une passionnée, une insatiable avidité de connaître tout de sa vie. Si singuliers que fussent ses aveux, adressés à un étranger, presque à un inconnu, je ne pensais ni à les mettre en doute ni à les taxer d'impudence ou de cabotinage... Et voici que le temps recule, et les mois qui nous séparent de cette heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver palpite à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos pas associés, presque conjugués, sonnent sur les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme une musique que rend son âme en épanchant les paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois délicieux et douloureux, dont me remplissait chacun de ses mots: ils me paraissaient si touchants, alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent aujourd'hui si cruellement ironiques. En me les rappelant, je songe à ces jardins de Provence trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle grâce des corolles—et puis une nuit de gelée brûle les roses, les anthémis et les mimosas, et les massifs qui déployaient au soleil de janvier la fête de leurs couleurs et de leurs parfums ne montrent plus que des tiges flétries, des bâtons morts à l'extrémité desquels jaunissent et se recroquevillent des pétales brûlés et des feuilles sèches. Dieu! Que la vie, la cruelle vie a tôt glacé de même les fraîches et douces fleurs de sentiment qui s'ouvraient dans ce cœur jeune, et comme mon cœur à moi défaille, lorsque je me rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son sourire, et le joli hochement de tête qu'elle avait pour me dire:

—«Oui, quand je peux rentrer avec lui de cette façon, le soir, il sait que je suis si heureuse... Et il sait aussi ce que cela me coûte de me procurer cette liberté... D'habitude, maman vient me prendre... Pauvre maman! Si elle soupçonnait tout!... Jacques n'ignore pas comme il m'est pénible de mentir pour les petites choses, plus peut-être que de mentir pour les grandes. La mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux sentir combien c'est vilain et misérable de tromper. Il faut que je raconte que ma cousine vient me chercher et que j'avertisse cette cousine aussi... Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime à dire ce que je pense, moi, et ce que je sens. Et d'abord je ne rougis pas de ma vie. Sans Jacques, j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»

—«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui demandai-je.

—«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, «elle croit en moi. Je suis la revanche de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours comme nous sommes. J'ai le souvenir d'un temps où, petite fille, nous avions un hôtel, des voitures, des chevaux. Mon père était dans les affaires, un des grands coulissiers de Paris. Vous savez mieux que moi ce que c'est: un coup de Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... Ce n'est pas son nom que je porte, c'est celui de ma mère, quand elle était jeune fille...»