—«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout cela,» dis-je avec un étonnement qui la fit hausser de nouveau ses minces épaules. Quelle désillusion déjà dans ce gentil et triste geste qui disait qu'elle jugeait clairement celui qu'elle continuait de tant aimer!
—«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez intéressé pour qu'il s'en souvienne. Elle est si banale, y compris la mort de ce malheureux homme qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est tout de même un peu moins, c'est que maman a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon père fût sauf. Il est vrai que c'était une fortune qu'il lui avait reconnue par contrat et qui venait de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de femmes, dans ce monde riche que Jacques aime tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout a été payé, et nous sommes restées avec sept mille francs de rente dont nous vivions encore l'an dernier, avant que je n'entrasse au Vaudeville...»
—«Et comment vous est venue l'idée du théâtre dans un pareil milieu?» lui demandai-je.
—«C'est une confession que vous voulez,» dit-elle, «vous l'aurez. Sait-on jamais pourquoi l'existence tourne comme ceci ou comme cela? On ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait à tous les événements que peut produire une rencontre...» Et elle souriait en disant cette phrase qui éveillait en moi un trop vivant écho. N'était-ce pas une de ces rencontres de hasard qui venait de me la faire connaître, pour le bouleversement de ma paix intérieure, je le pressentais trop? Et elle continuait:
—«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, c'est à la destinée.—Parmi les quelques personnes que nous continuions à voir se trouvait un ancien ami de mon père, grand amateur de théâtre. Il est mort depuis. Il m'entendit, un jour que je ne le savais pas là, réciter un morceau de poésie que j'avais appris par cœur, pour moi seule. C'étaient les vers de l'Expiation:
«Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine...
«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil ami m'avait parlé de sa mémoire qui baissait. Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il trouva que j'avais déclamé avec justesse ces quelques vers. Comme par jeu, il me donna un autre morceau à apprendre. J'avais quinze ans, et il me traitait comme il eût traité une grande gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait encore, serait-il heureux ou malheureux de ses conseils? Que je me suis demandé cela souvent!... Enfin!... A la suite de cette seconde expérience, il eut une longue conversation avec maman... Nous étions pauvres. Nous pouvions le devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer de notre famille, qui a été si dure pour mon pauvre père... Un talent, c'est un gagne-pain, et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière comme la peinture, comme la littérature... Les temps des préjugés sont passés...—Vous entendez d'ici ces raisonnements de vieux garçon parisien? Vous entendez les objections de maman? Elles ne tinrent pas contre l'autorité que notre ami avait prise chez nous en nous demeurant fidèle. On nous a tant abandonnées,—peut-être un peu par notre faute? Maman a été si fière. Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je montrai quand on me consulta. Voilà comment je suis entrée d'abord chez un professeur, puis au Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à l'Odéon, puis le Vaudeville tout de suite... Et vous en savez autant que moi sur Camille Favier...»
—«Sur Mlle Favier,» rectifiai-je, «mais pas sur Camille.»
—«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant mon bras, comme si au moment de m'en dire plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible instinct de reprise la faisait se reculer. «Camille est une personne qui n'a jamais eu beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore aujourd'hui qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce hochement de tête, mutin et mélancolique à la fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures émues. «C'est sans doute que je ressemble à mon cher papa, qui, lui, n'avait pas de bon sens du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma mère par amour, et c'est bien ce que ses frères et sœurs, cousins et cousines ne nous ont jamais pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... Mais vous le voyez bien,» et cette fois elle sourit, «que je n'en ai pas du tout de bon sens, puisque je vous raconte de pareilles choses après deux heures de connaissance... Et pourtant, j'ai une théorie, voyez-vous. L'amitié, c'est comme l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier coup...»
—«Et, de ma part, vous avez deviné que ça y est?...» lui dis-je.