—«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque grave, en me reprenant le bras, qu'elle serra contre le sien, et elle continua: «Vous voudriez m'interroger sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai bien deviné, allez, et vous n'osez pas. Et moi, de mon côté, je voudrais vous l'expliquer et je ne saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous dire, j'essaierai. Il me semble que vous me jugerez moins mal après, et j'ai besoin que vous ne me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses par le commencement... Je vous ai dit pourquoi et comment j'étais entrée au Conservatoire... C'est un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de la corruption et de la naïveté, de l'intrigue et de la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la folie d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce fut mon roman à moi, cette folie d'art. Oui, j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un jour une grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans impunément pour rêvasser, ni des oreilles pour entendre, ni des yeux pour regarder, le jour où je suis sortie de là, vous comprenez que si j'étais sage, ce n'était pas de la sagesse d'une ignorante... J'avais vu, je crois, autant de vilaines histoires que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera pas la cour plus brutalement que n'avaient essayé certains camarades, ni plus hypocritement que certains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils plus dépravés que ne m'en ont donné certaines de mes amies d'alors, ni des confidences plus désenchantantes... Mais le milieu, sur moi, n'a jamais eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre par une oreille et sort par l'autre. Ce que j'écoute, c'est ce que me chuchote la petite voix intérieure, celle qui me parle quand je suis seule. C'est la petite voix intérieure qui m'avait murmuré:—comme c'est beau!—quand je lisais à quinze ans les fameux vers:—Waterloo! Waterloo!...—alors que ma pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais bouquins du cabinet de lecture de la place Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre vieil ami m'avait parlé de théâtre. C'est la petite voix qui me défendit de succomber aux tentations dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez pas que ce fussent des conseils bien raisonnables, ces conseils de la petite voix. Pensez, quel métier pour une fille de l'âge que j'avais alors: répéter sans cesse des paroles d'amour, donner à sa voix des accents d'amour, à son visage, à ses gestes des expressions d'amour! On finit, à ce jeu, par gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile. On veut les avoir éprouvés pour son propre compte, ces sentiments dont a tant essayé la copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer cela, c'est sans doute parce que j'étais née pour le théâtre, mais je ne peux pas jouer un personnage, sans le devenir ou presque, et, quand on sort de dire pour le compte d'une autre:
«Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!...
«si vous saviez comme on a quelquefois envie de dire la même douce phrase caressante pour son propre compte?»
—«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se taisait de nouveau, «c'est notre histoire à tous que vous me racontez là... On a lu dans les livres que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse que l'on ne se soit donné à soi-même ce mal que ces livres dépeignaient comme si douloureux... Il y a une contagion dans les douleurs des poètes. On les imite malgré soi, et l'on est sincère dans cette imitation. Ce qui prouve une fois de plus que le cœur est une machine bien compliquée...»
—«Plus compliquée encore que vous ne le croyez,» fit-elle avec un demi-sourire d'intelligence, «quand il s'agit d'une fille qui vit comme je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de mon art. Pourquoi avais-je décidé, à part ma pauvre tête, que cet art n'était pas compatible avec la tranquillité bourgeoise d'une existence régulière, et que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie du talent? Je ne saurais pas vous l'expliquer. Mais c'est ainsi... J'étais convaincue que sans la passion il n'y a pas de grande artiste. Encore maintenant, je ne crois pas que j'aie eu tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux nerfs dans tous mes gestes, dans tous mes mots. Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais, ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu Jacques s'en aller de votre baignoire et que je ne comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai souffert d'angoisse en regardant à ce moment-là la loge de cette affreuse Mme de Bonnivet! Dieu! que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais génie et le mauvais génie de Jacques. Vous verrez... Si elle était sortie avant la fin, avec son imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et Jacques s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là, sur la scène... Pardonnez-moi. Je reviens à mon histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas trop... Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus, qui remuaient en moi tandis que je piochais ferme mes concours de sortie au Conservatoire, se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie de ne pas trop rire... Oui, toutes ces douleurs et toutes ces joies d'amour, toutes ces émotions qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale des Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt, des Julia Bartet, je souhaitais de les éprouver pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant, pour un homme de génie que j'inspirerais en m'inspirant, et qui écrirait des pièces sublimes que je jouerais ensuite avec un génie égal au sien... Seigneur! Que c'est difficile de dire ce que l'on sent pourtant avec tant de netteté!... Je cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui vous expliquerait ces chimères mieux que mon pauvre bavardage...»
—«Vous auriez voulu être la Champmeslé, rencontrer Racine, et lui créer Phèdre après la lui avoir posée,» l'interrompis-je.
—«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est cela... Oui, la Champmeslé et Racine; ou bien Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du souper, si elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain, un poète, qui eût besoin de sentir pour écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les créations de son talent sur la scène, et traverser ainsi le monde à deux, pour aller ensemble à la gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous qu'il en peut tenir du bleu—de quoi faire tous les fonds de ciel de tous vos tableaux—dans la cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice, qui répète son morceau d'examen, au fond d'une vieille rue du faubourg Saint-Germain, à côté de sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes, des combinaisons et des rarrangements?... C'est une absurdité, un rêve, une folie, qu'un pareil désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru l'étreindre, cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand le hasard m'a mise sur le chemin de Jacques. Je la réaliserais,—s'il m'aimait seulement,» et, avec un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il m'aimait?»
—«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si vous l'aviez entendu me parler de vous, ce soir...»
—«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement et tristement, «je sais à quoi m'en tenir, allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai pour lui... Et pour combien de temps?...»