—«C'est toi que je cherchais, je te répète,» lui répondis-je. «Je t'ai trouvé. Ce que j'avais à te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute est finie. Vous êtes réconciliés et heureux. Il ne me reste qu'à vous bénir...»

V

Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée avec une gaieté assez bien jouée pour que la peine étrange, dont j'étouffais soudain, échappât du moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence douloureuse du cœur, toujours la même, malgré l'expérience, malgré le parti-pris, malgré l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute l'après-midi, pour le supplier de ne pas trop méconnaître sa pauvre amie en l'abandonnant si brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter Camille, de son côté, à ne pas juger son amant comme elle le jugeait, tant sa vengeance possible m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime de mon être. Je devais donc me réjouir de leur réconciliation. Tant mieux si la coquetterie de Mme de Bonnivet avait produit naturellement un résultat que n'auraient sans doute pas obtenu mes conseils... Hé bien! non! Que l'actrice eût pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie amoureuse, me faisait mal à une place encore insoupçonnée, et plus mal encore l'idée de leur rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les bras l'un de l'autre, avec cette imagination affreusement précise que le métier de peintre développe à l'excès chez nous. Cette vision insupportable me contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais jaloux, jaloux sans espérance et sans droits, d'une jalousie enfantine, grotesque, inacceptable. J'allais entrer, j'étais entré dans cet enfer des sentiments faux où l'on éprouve les pires douleurs de la passion sans goûter aucune de ses joies. Que je la connaissais bien, la route maudite! Au cours de mon existence de cœur, aussi incomplète et incohérente que l'autre, j'avais déjà traversé cette situation dangereuse: j'avais été plus d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise d'un autre, jamais avec cette soudaineté d'émotion, avec cette ardeur trouble dans la sympathie que m'inspirait Camille Favier. Il m'était trop aisé de conclure que cette amitié-ci serait aux autres ce que l'empoisonnement d'un alcool chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin léger qui n'entête pas. Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même un pacte solennel. Je me souviens. Je venais de me coucher et je ne pouvais dormir. Je me mis sur mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant la main, je me dis tout haut: «Je me donne ma parole d'honneur de condamner ma porte toute la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au théâtre, ni rue de la Barouillère.—Je travaillerai et je me guérirai...»

Chacun a dans son caractère des parties fortes qui correspondent exactement à des parties faibles. Celles-ci sont la rançon de celles-là. Mon manque d'énergie dans l'action positive se compense par une rare puissance d'énergie passive, si je peux dire. Incapable d'aller de l'avant avec une certaine vigueur, même lorsque mon plus vif désir m'y pousse, je suis capable d'une endurance singulière dans l'abstention, dans le renoncement, dans l'absence. Dire à une femme que je l'aime, alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à croire que j'en mourrai. J'ai pu fuir avec une sauvage énergie des maîtresses passionnément idolâtrées et demeurer sans même répondre à leurs lettres, alors que j'agonisais de douleur, parce que je m'étais juré de ne pas les revoir. Tenir mon serment à propos de Camille était plus aisé. De fait, ces huit jours que j'avais jugé suffisants pour ma guérison s'écoulèrent sans que je lui donnasse, non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. Les deux amants ne m'en donnèrent aucun non plus. Cette partie du programme fut du moins remplie, mais non la seconde, et la guérison ne vint pas. Il faut dire que cette sagesse dans les actes ne s'accompagna point d'une sagesse égale dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! J'essayai d'abord, pendant quarante-huit heures, de reprendre ma Psyché pardonnée. Je n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux de la maîtresse de mon camarade s'interposaient sans cesse entre mon tableau et moi. Je posais mon pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide modèle à la voix si canaille, aux prunelles si tristes, de prendre un peu de repos, et tandis que cette fille fumait des cigarettes en feuilletant un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, bien loin de l'atelier, et je revoyais Camille. Et puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser en imagination, quand on s'efforce de lutter contre un envahissement d'amour, que celui de Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne remuât pas en moi un incurable fonds de peu vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne peut aimer que dans l'inconscience, m'a toujours paru un thème d'inexprimable mélancolie. Hélas! Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement que la Psyché, emprisonnée et palpitante en chacun de nous, subit cette loi de l'instinct ignorant et obscur. Cette dure loi domine les choses de la religion. Elle gouverne aussi celles de l'art. Croire, c'est renoncer à comprendre. Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, comme moi, souffre d'une hypertrophie de la compréhension, quand il se sent intoxiqué de critique, paralysé de théories, ce symbole de la Nymphe maudite et vagabonde qui expie dans la détresse le crime d'avoir voulu savoir, devient trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment des cordes trop profondes. Je me suis toujours senti attiré par ce sujet, à cause de cela sans doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série des toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille Favier est loin, et la Psyché pardonnée n'est toujours pas finie! Je voudrais envelopper dans ce tableau trop de nuances. Et alors le moindre prétexte m'a toujours été, me sera toujours bon pour me distraire. La vive impression que je gardais de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus doux, celui qui s'éloigna le moins de mon métier de peintre, grâce à l'étrange compromis de conscience dont je m'avisai et que je vais raconter:

—«Puisque je ne puis me retenir de penser à elle tout le long du jour,» me dis-je enfin, «si j'essayais de faire son portrait de mémoire? Gœthe prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin, il lui suffisait d'en composer un poème. Pourquoi un poème peint n'aurait-il pas la même vertu qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas œuvre de poète, en effet, que cette paradoxale et folle entreprise: le portrait, sans modèle, d'une femme aperçue deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non. J'avais, pour fixer sur la toile cette frêle silhouette dont ma rêverie était hantée, mon souvenir d'abord, si précis qu'en fermant les yeux je la voyais devant moi telle qu'elle m'était apparue,—sur la scène, finement, féeriquement touchante de jeunesse et de génie sous son fard, ses mouches, son kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli sobriquet;—puis dans sa loge, tendre et gouailleuse tour à tour, avec le pittoresque autour d'elle du vivant désordre où se devinaient les mille petites misères de la besogne;—puis le long du mur des Invalides et sous les étoiles de la nuit de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie, comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,—chez elle enfin, et tragique de déception frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient devant le regard intérieur en une image, à peine moins nette que la présence même. Je congédiai Malvina. Je reléguai la Psyché dans un coin de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme un grand crayon à la sanguine. La ressemblance de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille me souriait sur ce fond de papier bleuâtre. Ce n'était qu'une esquisse, à ce point vivante que j'en restai moi-même étonné. Comme toujours, je doutai de mon propre talent, et pour vérifier si ce portrait d'après un souvenir était vraiment réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de la rue de Rivoli où se vendent des photographies de personnages célèbres. Je demandai celles de l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la collection. Je les achetai, avec la pourpre à mes joues—je le sentais—d'une timidité ridicule, étant donnés mon âge, mon métier et l'innocence de cette emplette. J'attendis pour les regarder plus en détail que je fusse seul sous les marronniers dépouillés des Tuileries, par une après-midi voilée de fin d'automne qui s'accordait singulièrement à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits. Le plus charmant d'entre eux représentait Camille en toilette de ville. Il devait dater de deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où elle n'était pas encore la maîtresse de Jacques. Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce portrait de toute jeune fille, une expression virginale et un peu farouche, la réserve pudique et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas donnée,—âme d'enfant qui pressent son destin, qui en redoute, qui en désire tout ensemble le mystérieux inconnu. Deux autres de ces portraits représentaient la débutante dans deux rôles tenus à l'Odéon. C'était la même enfant, toujours innocente, mais la volonté de parvenir creusait un pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunelles une lueur de bataille; et le pli fermé, presque tendu de la bouche, révélait l'anxiété d'une ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers portraits montraient dans les costumes de la Duchesse Bleue la femme enfin née de l'enfant. La révélation de l'amour se devinait aux narines qui respiraient la vie, aux yeux où la flamme du plaisir flottait, légère et brûlante; et la bouche avait comme la trace, sur ses lèvres plus épanouies, des baisers donnés et reçus. Viendrait-il un jour où d'autres portraits raconteraient, non plus le roman de l'artiste et de l'amoureuse, mais celui de la fille vénale et galante, entretenue par un Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie à jamais par l'immonde et vénale luxure?... Et toujours je revenais à la plus ancienne de ces images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais pu rencontrer le modèle vivant dans ce même jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller au Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre commun quartier, le traverser de fois! Et je ne pouvais plus maintenant que l'imaginer telle qu'elle avait été avant la première souillure, telle qu'elle ne serait plus jamais!

«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un Gœthe, peut-être, ou pour un Léonard, pour un de ces créateurs souverains qui projettent, qui incarnent tout leur être intime dans une œuvre écrite ou peinte. Il est une autre race d'artistes, faibles et tourmentés, pour qui l'œuvre n'est qu'une exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent pas d'une souffrance en l'exprimant, ils la développent, ils l'enveniment, peut-être, parce qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore. Devant ces photographies, mon projet de portrait s'était précisé. Je n'en retins qu'une, la première. C'était la Camille de la dix-huitième année que je voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme, le fantôme de celle que j'aurais pu connaître pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea pour moi, en effet, de ce travail, pendant cette semaine de réclusion et de labeur ininterrompu, cette vague et apaisante douceur qui flotte autour d'une forme de femme à jamais disparue! En analysant, comme à la loupe, les petits détails de ce visage sur cette mauvaise épreuve déjà presque passée, je goûtai des heures d'une volupté d'âme indiciblement attendrissante. Il n'était pas un trait de cette tête ingénue où je ne découvrisse la preuve, évidente pour moi et comme physiologique, d'une exquise délicatesse de nature chez la personne intime dont ç'avait été là une seconde la fugitive apparence. La petitesse de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait la race. La soie des cheveux et leur couleur pâle se devinaient à des nuances dans les boucles, comme effacées, comme évaporées, comme fanées. La construction du bas de ce visage se dessinait sous la minceur des joues, fine tout ensemble et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue de ce pli qui annonce la grande bonté. Il y avait de l'esprit et de la gaieté dans le nez, très droit, et coupé un peu court par rapport au menton.—Et les yeux! Ah! les grands yeux profonds et clairs, innocents et tendres, curieux et songeurs! A force de les regarder, ils s'animaient pour mon imagination à demi hallucinée. La petite tête tournait sur son cou dont l'attache gracile révélait une sveltesse de statuette dans le reste du corps. Je n'ai jamais mieux compris que dans cette période d'exaltation contemplative, combien a raison cette jalousie des Orientaux qui défend les femmes contre cette caresse du regard, aussi passionnée, aussi enveloppante, presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler, c'est posséder. Que je l'ai senti durant ces longues séances passées à fixer sur la toile un si réel, un si trompeur mirage,—le sourire et les prunelles de Camille, son sourire de jadis, ses prunelles aujourd'hui éclairées d'autres feux! Et que j'ai senti aussi combien le talent chez moi n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse de cette possession spirituelle ne s'est pas achevée en une création définitive! Je n'ai tiré de ces journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les sensations d'un chef-d'œuvre. Du moins j'ai respecté en moi cet accès de la fièvre sacrée, et je n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait ébauché pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle pas prolongée?...

Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à ma faiblesse. Un incident très simple se produisit, qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit pour me rejeter au plus fort du petit drame de coquetterie compliquée et d'amour sincère que je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident des tragédies antiques, vanté par Jacques,—un confident blessé pour son propre compte et saignant! A travers les troubles de la journée qui suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé de déposer ma carte chez eux et négligé de l'y porter durant ma crise de travail solitaire. Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la reine Anne. C'est précisément de son côté que m'arriva le prétexte à rompre cette solitude et ce travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé, blasonné et griffonné de la plus coquette et de la plus impersonnelle des écritures anglaises, par Mme de Bonnivet elle-même. C'était une invitation à dîner en petit comité, avec quelques amis communs. Que ce billet me fût adressé après l'incorrection de mon attitude, cela prouvait assez que la brouille avec Jacques n'avait pas duré. La brièveté du délai—le dîner était pour le surlendemain—dénonçait, d'autre part, une invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un caractère d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par lui-même aussi banal que l'écriture: comment ne m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec quelques lignes de Jacques? Mon premier instinct fut de refuser. Dîner en ville m'apparaît, depuis des années, comme une corvée aussi insupportable qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille auxquels je demeure astreint,—pourquoi?—les agapes mensuelles des confrères que j'ai la faiblesse de fréquenter,—pourquoi encore?—deux ou trois amis à la table de qui m'asseoir de temps à autre,—parce que je les aime,—la salle à manger du cercle pour les soirs de trop intense ennui, c'est de quoi suffire, dans une large mesure, au sens social qui s'atrophie en moi avec l'âge. Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire d'habit qu'une fois tous les deux ou trois ans. Dans l'espèce, le dîner auquel me priait la belle et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus d'être évité qu'il me replongeait dans le courant d'émotions remonté si résolument, mais si péniblement. Je m'assis donc à ma table pour écrire un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe duquel je posai un timbre. Puis, au lieu d'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans ma poche pour la porter moi-même. Une voiture passait que je hélai, et je jetai au cocher, non pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse de la maison de Molan, place Delaborde,—cette maison dont je m'étais juré de ne plus passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps d'expédier mon mot de refus après avoir su de Jacques quelle raison avait déterminé cette amabilité de Mme de Bonnivet, dont j'aurais pu dire comme Ségur des promotions d'officiers après la bataille de la Moskowa: «Ces faveurs menaçaient?»

Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et déjà illustre Maître» que le groom à veste galonnée m'introduisit, cette fois. Molan était assis à sa table, un grand bureau de chêne massif, avec de nombreux tiroirs. Une bibliothèque courait tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect des volumes révélait des outils de travail souvent maniés, mais toujours bien remis en place. Pas de poussière. Pas une trace de ce désordre où se retrouve l'écrivain né, que la poursuite de sa fantaisie interrompt sans cesse dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé sur deux grands pieds invitait aux hygiéniques séances de composition debout. Une autre bibliothèque, très haute et tournante celle-là, chargée de dictionnaires, d'atlas, de livres de références, de cartons verts à documents, était posée à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier meuble, avec ses feuillets de papier coupés également, sa garniture d'objets commodes, un classeur pour les lettres répondues et un autre pour les lettres à répondre, finissait de dénoncer les habitudes méthodiques d'une besogne quotidiennement mesurée et exécutée. Ces détails de pratique installation étaient trop dans le caractère du bonhomme pour qu'un seul m'échappât, même à ce moment. Aucune œuvre d'art, pas même, sur la cheminée, la pendule-bibelot de rigueur. Celle qui marquait l'heure aux séances de copie, était un bon instrument de précision, métallique et net, avec sa boîte de cristal cerclée de cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son cadre vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de cet écrivain, absolument étranger à tout ce qui n'est pas «son affaire», méthodique comme s'il n'était point un homme à la mode, régulier comme s'il n'était point, et de par son art même, le peintre de tous les troubles, de tous les désordres de l'âme humaine,—assis à cette table de géomètre, avec son masque froid et réfléchi, et sa façon de tenir sa plume, d'un geste volontaire, régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout à fait typique, il faudrait peindre Molan comme je le surpris, ce matin-là, en train de relire les quatre pages composées, rabotées plutôt, depuis son réveil, par ce charpentier de copie,—quatre petites feuilles couvertes de lignes bien égales et d'une écriture dont toutes les lettres sont formées, tous les T barrés, tous les points posés sur tous les I. Étais-je un envieux, moi l'homme de tous les à peu près, en notant, presque malgré moi, ces détails avec une irritation en apparence peu justifiée? C'est son droit, après tout, à ce garçon, de ménager sa fortune littéraire, comme il administrerait une maison de rapport. Pourtant n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens qui se froisse en nous à constater cet indéfinissable mensonge: cette mise en œuvre d'un beau talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la base, si peu d'unité morale entre la pensée écrite et la pensée vécue? Une autre façon d'être de Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la main avec cette cordialité indifférente qui est la sienne. Il était resté des mois sans me voir avant notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé aussi amicalement que si nous nous fussions quittés la veille. Il m'avait raconté les deux aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là, comme à son meilleur, à son plus sûr ami. Et sitôt les talons tournés, ni vu ni connu. Je n'avais plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée de main était la même. Combien je préfère à ces souriants et à ces faciles, les ombrageux, les susceptibles, les irritables, avec qui l'on se brouille, qui vous en veulent et à qui l'on en veut, qui se fâchent contre vous, à tort souvent, de la plus involontaire négligence, mais pour qui l'on existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité humaine et vivante. Pour les vrais égoïstes, au contraire, on est un objet, une chose, l'égal, à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs avec le plus bienveillant et le plus vide sourire. On n'a pour eux de réalité que la présence, que l'agrément ou le désagrément qu'ils en éprouvent. Soyons entièrement franc, peut-être n'en aurais-je pas voulu à l'amant de Camille de m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa gracieuseté impersonnelle, si je ne l'avais pas trouvé un peu pâle, les yeux un peu battus, et il me fallait bien attribuer cette légère fatigue à ses amours avec la charmante fille dont je venais, durant une semaine, d'évoquer la grâce virginale d'antan, soutenu par le plus passionné des hypnotismes rétrospectifs. Cette impression fut aussi pénible que si j'avais eu sur Camille d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie. J'étais venu pour parler d'elle, au fond, et j'aurais voulu m'en aller sans que même son nom fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible que, déjà, et les premiers mots de politesse échangés entre nous, j'avais tendu à Jacques l'invitation de Mme de Bonnivet:

—«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...» lui demandai-je. «Mais qui y aura-t-il à ce dîner? Que faut-il répondre?...»

—«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre et sans me cacher son étonnement. «Non. Je n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me rendras un vrai service...»