—«A toi?...»

—«Oui. C'est bien simple», répliqua-t-il avec un peu d'impatience devant ma lenteur d'intellect «tu ne devines donc pas que Mme de Bonnivet te prie de venir parce qu'elle espère par toi savoir au juste mes relations actuelles avec Favier?... J'ai envie de t'appeler Daisy, ma pâquerette, comme le jeune homme naïf du Neveu de ma Tante. Voyons. Un peu de jugeotte, que diable!... C'est vrai, tu m'as lâché de nouveau ces huit derniers jours, et tu n'es plus au courant. Tu me connais assez pour croire que je n'ai pas laissé passer cette semaine sans manœuvrer savamment, dans la petite guerre que nous nous faisons, la Reine Anne et moi?... Quand je dis savamment?... C'est une manœuvre qui ne varie guère dans son fond. La mienne a continué telle que je te l'ai dite: persuader de plus en plus à la dame que j'ai pour cette pauvre Camille une profonde passion... Je te passe le récit de mes divers stratagèmes dont le plus simple a été de me conduire, en effet, avec la petite, comme si je l'aimais... Mais la Reine Anne a oublié d'être une bête, et elle est fine, fine, fine... Elle étudie mon jeu... Une faute, une seule, et mon moyen ne prendra plus. Je ne la ferai grimper à l'arbre que si cet arbre n'a pas trop l'air un arbre de comédie.»

—«Allons. Je continue à ne pas comprendre. Tu fais la cour à Mme de Bonnivet, voilà un fait. Tu lui parles de ta passion pour la petite Favier, voilà un second fait. Comment arranges-tu cela? Car faire la cour à l'une, c'est n'avoir pas de passion pour l'autre.»

—«Et le remords, my dear Daisy,» interrompit-il, «que tu oublies? Et la tentation? D'abord, rétablissons les tours, comme on dit quelquefois dans les journaux. Je ne fais pas la cour à la Reine Anne, je m'arrange pour me la faire faire... As-tu jamais eu un caniche dans ta vie? Oui. Alors, tu l'auras vu, à table, quand tu chipotais une côtelette, te regarder et regarder l'os avec des yeux où l'honnête sentiment du devoir et le glouton appétit du carnassier se disputaient à qui mieux mieux? Hé bien! j'ai ces yeux-là pour la Reine Anne, à chaque nouvelle ruse qu'elle emploie pour me frôler du désir de sa beauté. Puis, l'homme étant supérieur au chien par la vertu, monsieur!—par l'effort sur soi-même, monsieur!—le devoir l'emporte. Je la quitte brusquement, comme quelqu'un qui ne veut pas succomber... Tiens, veux-tu que je te donne un échantillon? Imagine-toi, pas plus tard qu'hier, un coupé qui roule, par le brouillard qu'il faisait, ce que j'appelle un joli petit brouillard d'adultère... Nous nous sommes rencontrés, Mme de Bonnivet et moi, dans un magasin de bric-à-brac où elle allait voir des tapisseries... moi aussi... quel hasard!... les mêmes... quel autre hasard!... Et elle m'a offert de me reconduire...»

—«Dans sa voiture?...» fis-je interloqué.

—«Tu aurais mieux aimé que ce fût en fiacre?» interrogea-t-il. «Moi pas... Apprenez, Daisy, que ces promenades en voiture sont très à la mode chez le demi-castor du monde que j'essayais de vous définir l'autre jour. Il y en a d'innocentes. Il y en a de coupables. Que le public aille donc se reconnaître dans le tas... Tu n'es plus indigné? Je reprends... Nous vois-tu donc dans cet étroit coupé tout rempli d'un parfum de femme, d'un de ces vagues et pénétrants aromes où se mélangent vingt senteurs: celle des sachets qui ont embaumé dans ses armoires la batiste et la soie molle de sa toilette intime, celle de la poudre dont elle s'est enveloppée comme d'un fin nuage au sortir de son bain...»

—«Si jamais je fonde une boutique de parfumerie», l'interrompis-je, «et si je confie à un autre la rédaction de la réclame...»

Il m'agaçait par ses ironies, et ses indiscrétions me semblaient d'un goût si détestable que je voulais y couper court. Sous cette mauvaise épigramme, il me regarda une seconde avec un éclair de fâcherie. Sa bonne humeur fut la plus forte. Il haussa les épaules et il continua sans relever ma remarque, mais en m'épargnant les dix-huit autres «bouquets».

—«Nous voilà donc dans cette douce et tiède atmosphère, la Reine Anne et moi... Le brouillard embue les carreaux. Je lui prends la main. Elle ne la retire pas. Je serre cette petite main qui me rend ma pression. Je passe mon bras autour de sa taille. Ses reins se cambrent comme pour me fuir, en réalité pour me faire sentir leur souplesse. Elle se tourne vers moi, pour s'indigner, en réalité pour m'envelopper de ses yeux fixes et m'affoler. Je l'attire à moi. Mes lèvres cherchent ses lèvres... Elle se débat, et tout d'un coup, au lieu d'insister, c'est moi qui la repousse, moi qui lui dis les: «Non, non, non...», les: «Ce serait trop infâme...», les: «je ne peux pas lui faire cela...», coutumiers à son sexe, moi qui fais arrêter la voiture, moi qui me sauve!... Avec une maîtresse, dans un autre coin de Paris, qui vous aime, qui vous plaît, à qui apporter le désir éveillé par sa rivale, ce jeu-là est vraiment le plus délicieux des sports... Et que la Reine Anne s'y soit laissée prendre, c'est très naturel. Se sentir désirée passionnément et fuie de même, c'est de quoi provoquer les pires folies chez une femme un peu corrompue et un peu froide, un peu vaniteuse et un peu curieuse...»

—«Alors, si je t'ai bien compris, mon rôle, dans le dîner de demain, consisterait à mentir dans le même sens que toi, quand Mme de Bonnivet me parlera de Camille? Dans ce cas, il est inutile que j'accepte cette invitation. Je ne commettrai pas cette vilenie.»