—«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?... Pas le moins du monde.»

—«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre jour,» dit-elle, «et Jacques Molan me faisait l'effet d'être un peu jaloux de vous?...»

—«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,» répartis-je, et, cédant au besoin grandissant de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien tort. Camille Favier l'aime de tout son cœur, et elle en a beaucoup...»

—«C'est un grand malheur pour son talent,» dit Mme de Bonnivet en fronçant ses sourcils blonds, juste assez pour me faire comprendre que j'avais touché juste.

—«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...» répliquai-je, avec conviction cette fois. «La petite Favier n'a pas seulement une adorable beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant cœur et un charmant esprit...»

—«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,» répondit-elle, «à mon avis, du moins. Mais si c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur n'a inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs... Ça ne traînera pas, cette histoire. Molan apprendra qu'elle l'a trompé derrière un portant du théâtre avec un des cabots de la troupe, et alors...»

—«On vous a mal renseigné sur cette pauvre fille, Madame,» repris-je plus vivement que la politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse, toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...»

—«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue par Molan,» interrompit-elle, «si on m'a bien renseignée, et de lui manger ses droits d'auteur jusqu'au dernier sou...»

—«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame, on ne vous a pas bien renseignée. Si elle voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel, chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses pareilles, pour se donner tout simplement, selon son cœur. Elle aime Jacques du plus beau, du plus sincère attachement...»

—«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle en ricanant; «car il ne vaut pas cher, votre ami.»