—«Serait un prétexte pour passer toute une soirée avec elle et la nuit ensuite?... Ma foi, je n'en sais rien; mais c'est bien probable...»
Je pus voir, à ces paroles,—que Camille Favier, si elle lit jamais ces pages, me les pardonne!—le front du jaloux s'éclaircir. Évidemment le billet d'excuse envoyé par Molan à la dernière minute ne lui avait point semblé sincère. Il avait constaté que Mme de Bonnivet s'en énervait, et il s'était demandé pourquoi? Avait-il cru à la survenue entre sa femme et Jacques d'une de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus que des assiduités trop continues, une intrigue d'amour? Il m'avait soupçonné d'être le confident de mon camarade. Il avait pensé que je savais, moi, le vrai motif de cette absence, et sa défiance s'exerçait à trouver dans mon accent une sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination, se défient et se rassurent de même, celui-ci avait repris son humeur la plus charmante pour dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé un peu à nous rejoindre:
—«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content du dîner?»
—«Je viens de me permettre d'appeler Aimé pour le féliciter des petites timbales, et pour lui faire une observation sur le foie gras...» répliqua le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez à l'épreuve... C'est un chef, je vous l'ai toujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est encore jeune...»
—«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant un regard d'intelligence, cette fois, «avec un maître comme vous...»
—«C'est le septième qui me passe par les mains», fit Desforges en haussant les épaules et du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis que je sais ce que c'est que manger... Le septième, entendez-vous!... Et puis je vous les donne, et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne résistent pas aux compliments des demi-connaisseurs.»
Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique axiome de cet épicurien qui a la sagesse de placer des docteurs ès sciences culinaires dans les maisons où il dîne, afin d'assurer les menus de son hiver. Je comptais prendre mon chapeau dans le salon, y faire une courte séance de conversation polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant du retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités nouveaux. Il n'y avait dans ledit salon quand j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné et Senneterre. De si petits comités étant peu favorables au tête-à-tête, j'avais lieu d'espérer que Mme de Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me chambrer et de me confesser. Je connaissais mal cette capricieuse et cette autoritaire, qui, elle, connaissait très bien son mari. Elle avait deviné qu'il ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine avais-je reparu, qu'elle se leva du divan où elle se tenait à côté de Mme Éthorel et en face de Mme Mosé, avec Senneterre à ses pieds sur une chaise basse, qui lui gardait son éventail. Elle vint à moi, et m'entraînant dans un second salon, attenant au premier, elle me força de me mettre sur un canapé auprès d'elle:
—«Nous serons plus tranquilles pour causer», commença-t-elle. Puis, avec brusquerie: «Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre portrait de Mlle Favier?» Elle avait cette manière d'interroger où se trahit le despotisme de la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur n'est qu'un domestique d'amusement ou de renseignement. Chaque fois que je rencontre chez une poupée de la mode cette inconsciente insolence, une irrésistible envie me saisit de répondre à coups de mots désagréables. Jacques avait sans doute spéculé sur ce trait de mon caractère pour me faire jouer ce rôle d'excitateur, refusé pourtant avec une si loyale énergie.
—«Le portrait de Mlle Favier? Mais je ne l'ai même pas commencé», répliquai-je.
—«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan a déjà changé d'idée. Il le lui aura défendu... Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là, monsieur La Croix, avouez-le?»