VI
—«Ah! il t'a servi aussi le coup de l'infaillible pistolet,» me dit Jacques, en éclatant de son rire le plus gai, lorsque nous nous revîmes le lendemain. «C'est excellent... Et il t'a regardé dans les yeux pour te faire bien entendre que, si tu te permets de courtiser Mme de Bonnivet, tu risques de recevoir dans la tête une des balles dont le mari gratifie par douzaines, chaque jour, le Monsieur en tôle du tir. Il a fait mieux avec moi. Il m'a mené voir les cartons.—Tu lis cette inscription: Dix balles au commandement par M. Pierre de Bonnivet.—Neuf balles au visé par le même.—Et puis, tu aperçois sous le verre un carton déchiqueté qui ressemble à une gravure de ces livres de médecine consacrés aux maladies secrètes... Elle est délicieuse, d'ailleurs, à examiner, la suite de ces cartons de chez Gastinne. Sur dix, il y en a bien sept derrière lesquels un Parisien peut mettre l'histoire d'une jalousie conjugale, comme pour Bonnivet,—d'une coquette série d'adultères, comme pour Casal... Ou bien c'est des gaillards suspectés, comme Crucé, de vivre aux dépens d'une Mme Éthorel à laquelle ils font acheter tous les rossignols de la brocante... C'est des maris dont la femme dépense cent mille francs par an, avec trente mille de revenu, des députés sur qui pèse le soupçon de vendre couramment leur vote. Et puis, quand ces héros du: un, deux, trois, feu... ont une affaire, régulièrement, ils manquent leur homme...»
Il me tenait ce discours où il continuait de jouer vis-à-vis de moi son rôle de docteur en haute vie parisienne, tandis que nous achevions de déjeuner en tête à tête. Il était venu chez moi, lui qui n'y vient jamais, sitôt les quatre pages finies, pour me demander l'œuf et la côtelette classiques. Cet empressement de curiosité avait achevé de me prouver combien il s'intéressait au succès de sa manœuvre de diplomatie galante. Je l'avais assez mal reçu. «On n'attire pas les gens dans de pareils guet-apens,» lui avais-je dit, «tu me forces d'accepter une invitation à dîner qui m'est odieuse, pour nous trouver ensemble, et tu y manques.»
—«Avoue pourtant que c'est gai!» m'avait-il dit avec tant de gaminerie que je n'avais plus le cœur de me fâcher. Après quoi, il m'avait très minutieusement interrogé sur les diverses attitudes des divers personnages, pour conclure par cette boutade à propos du ridicule avertissement du jaloux Senneterre. Puis, sérieux:
—«Et tu n'as rien remarqué de particulier, toi qui sais voir? Oui. Vous autres, peintres, vous ne comprenez pas, mais vous savez voir... Dans les rapports de Machault et de la Reine Anne, par exemple?»
—«Attends,» répondis-je, «c'est vrai qu'en me prévenant que Senneterre t'avait rencontré, Machault a eu un singulier regard... Pourquoi me demandes-tu cela? Est-ce qu'il lui ferait aussi la cour?...»
—«Plus maintenant! Mais je crois bien que si elle a déjà hasardé le falso passo, comme disent tes amis les Italiens, c'est avec Machault.»
—«Avec Machault?» m'écriai-je. Et je répétais: «Machault, ce colosse toujours ivre, ce gladiateur en habit noir, cette machine à dégagés et à contres de quarte, et elle, cette femme si fine, un peu pointue, à mon goût, mais si aristocratique quand même?... Ce n'est pas possible... Et toi-même, l'autre jour, tu me déclarais que tu la croyais sage...»
—«Ah! Daisy, Daisy!» fit-il en hochant la tête, «vous ignorez que, lorsqu'on veut chercher de qui une femme idéale, une Sirène, une Madone, un Ange,—avec un tas de majuscules,—est la maîtresse, il faut en général penser d'abord à la personne la plus grossière de l'honorable société... Tant il y a qu'on l'a beaucoup dit, et elle sait que je sais qu'on l'a dit. Je ne le lui ai pas caché... Par conséquent, la présence de Machault, hier au soir, était destinée à produire sur moi exactement le même effet que je lui ai produit par mon absence. J'ai pris les devants et j'ai bien fait... D'ailleurs,» ajouta-t-il avec une âcreté presque haineuse dans sa voix, «de deux choses l'une, ou bien elle a déjà eu des amants, et c'est une coquine. Alors je serais le dernier des imbéciles si je ne l'avais pas à mon tour. Ou bien elle n'en a pas eu, et c'est une coquette qui ne me fera pas passer par le même défilé que les autres.»
—«Si tu ne perds pas ton temps,» lui répondis-je, «j'en serais fort étonné... Je l'ai étudiée hier, et, puisque tu me reconnais le coup d'œil de la profession, laisse-moi te le dire, j'ai diagnostiqué chez elle tous les signes de la plus complète absence de tempérament: la gorge petite, peu de hanches, la peau sans duvet, des lèvres minces, celle d'en bas un peu plus rentrée, des narines sèches et dures, la voix métallique. Je parierais qu'elle n'a pas de goût, et qu'elle ne sait ni ce qu'elle mange, ni ce qu'elle boit. C'est un être tout cerveau, sans une ombre d'ombre de sensualité...»