—«Avec ça que les femmes froides n'ont pas autant d'histoires que les autres!...» interrompit-il. «Tu ne connais donc pas l'espèce? Celles-là se donnent, non pas pour se donner, mais pour prendre. Quand il s'agit pour elles d'attacher fortement un amoureux à qui elles tiennent, elles y vont de leur personne, et avec d'autant plus de facilité que la douce affaire leur est complètement indifférente. Elles savent que la possession détache certains hommes et en attache d'autres. Toute la question avec elles est de leur persuader qu'on est de ceux qui s'attachent ainsi,—et de ne pas en être. Et puis, il y a des femmes froides qui sont des chercheuses, et alors!... Tantôt je range Mme de Bonnivet dans le premier groupe, tantôt dans le second. Je ne prétends pas avoir le mot de ce sphinx, ou de cette sphynge, comme disent ceux de nos camarades qui veulent bien prouver qu'ils ne savent pas le grec. Mais, à défaut du mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai plus Jacques Molan. Et puis, comme tu m'y auras aidé et que je suis juste, tu recevras une récompense. Et tu ne me reprocheras plus ce dîner rue des Écuries-d'Artois. Donnant, donnant. Tu vas être payé de ta corvée. Quelle heure est-il?... Une heure et demie... Prépare-toi à voir entrer ici, dans une dizaine de minutes, Mlle Camille Favier elle-même, qui viendra, avec sa respectable mère, s'entendre avec toi pour le portrait... Suis-je gentil? Et je ne lui ai même pas dit où tu as dîné hier. C'est encore plus gentil, cela!...»
Il venait à peine de m'annoncer en plaisantant cette visite, pour moi bouleversante, et déjà le domestique annonçait que deux dames attendaient dans l'atelier. Dieu! Que le cœur me battait au moment où j'allai rejoindre celle que je m'étais juré d'éviter! Que le cœur me bat, même aujourd'hui, au souvenir si précis, si lointain, de cette nouvelle rencontre! Je crois les revoir, la mère et la fille, sous la lumière crue du jour clair de janvier, dans cet atelier dont la grande baie vitrée s'emplissait d'un froid et pâle azur.—Mme Favier, plus placide et plus souriante que jamais, promène de toile en toile ses grands yeux toujours souriants. Elle me demandera tout à l'heure à combien me revient un tableau, et combien je le vends, avec autant de simplicité que s'il s'agissait d'une robe ou d'un bibelot. Camille est assise en face d'une copie de l'Allégorie du Printemps, que j'ai faite à Florence autrefois si amoureusement. Dans les longues et fragiles danseuses du divin Sandro, qui hochent avec une grâce tendre leur blond visage au regard songeur, à la bouche amère, la petite Duchesse bleue pourrait reconnaître des sœurs. Elle ne les voit pas, absorbée dans un souvenir dont je devine trop la nature, étant donné qu'elle n'a pas joué la veille et qu'elle a trouvé le moyen de passer cette soirée libre avec Jacques, grâce à la cousine complaisante. Cela me fait mal de surprendre autour de ses paupières attendries, presque meurtries, un halo nacré de lassitude et sur sa bouche des frémissements qui disent le bonheur. Et cela me fait plus mal que, sitôt entré, Jacques ait avisé les photographies d'elle dont je me suis servi pour faire le portrait rêvé,—ce chimérique portrait de ma semaine de folie qu'heureusement j'ai mis de côté et bien caché,—et, à la minute même où Camille me dit bonjour avec un sourire un peu gêné, le voici qui apporte ces cartons révélateurs, et, malicieusement:
—«Vous voyez, mademoiselle, que si Vincent n'est plus revenu vous voir jouer comme il vous l'avait promis, il ne vous a pas oubliée...»
—«C'était pour mieux préparer les études du tableau futur...» balbutiai-je. «Le grand Lenbach fait ainsi...»
—«Et qui te dit le contraire?» reprit Molan, avec plus de malice encore.
—«Ah! vous ne les avez pas bien choisies,» interrompit la mère, et, montrant à sa fille la photographie que j'avais le plus aimée. «Tu vois,» dit-elle, «que les marchands continuent, malgré notre défense, à vendre ce portrait qui est si peu toi... Voyons, est-ce qu'il lui ressemble?... Je vous en prie, jugez, monsieur La Croix.»
—«J'avais trois ans de moins,» dit Camille, «et il ne m'a pas connue alors.» Et prenant la photographie à son tour, elle la regarda. Puis la mettant à côté de son visage, de manière à ce que je pusse voir à la fois le modèle et le portrait, elle m'interrogea: «Est-ce que j'ai beaucoup changé?...»
Pauvre petite Duchesse bleue, sincère amoureuse du moins aimant de mes amis, romanesque enfant échouée par un ironique caprice du sort dans le métier le plus funeste au mystère, au silence, à la solitude, quand il aurait fallu une tiède atmosphère d'intimité protectrice aux jolies et délicates fleurs de votre âme de femme, dites, soupçonniez-vous mon émotion à regarder votre visage pâli par votre jalousie de la veille me sourire ainsi, tout à côté d'un autre visage, le visage de l'enfant innocente, que vous aviez été, que j'aurais pu aimer comme on aime une fiancée?... Non, certes. Car vous étiez bonne, et si vous aviez deviné ce que je souffrais, vous ne m'eussiez pas imposé cette inutile épreuve. Vous n'auriez pas, dès cette visite, arrêté avec moi le plan de cette série de séances de pose qui commencèrent dès le lendemain et qui me furent un étrange, un douloureux calvaire!... Oui, pourtant, car il y avait dans votre sourire un rien de tristesse et de pitié,—de tristesse pour vous-même, de pitié pour moi. Vous sentiez si bien que, dès ce moment, je vous portais une affection trop vite éveillée pour qu'elle fût la raisonnable et simple amitié d'un camarade! Vous le sentiez, mais sans vouloir vous l'avouer, parce que l'amour est égoïste. Le vôtre avait besoin de se raconter, pour être encouragé dans ses espérances, réconforté dans ses doutes, plaint dans ses douleurs. Et ce service de se prêter comme un écho complaisant à votre passion, qui vous l'eût rendu comme moi? Si cela m'a coûté mon repos, pendant des semaines et des semaines,—si, vous partie de l'atelier, je suis resté, après chacune des séances, comme après cette première visite, des heures à me débattre contre des amertumes dont mon cœur n'est pas vidé, vous n'avez pas voulu le savoir, et moi je ne trouve pas la force de vous en condamner. Après tout, vous m'avez fait sentir, et il viendra une époque, peut-être, où, passant la revue de mes souvenirs, je vous bénirai des larmes que j'ai versées quelquefois, comme si j'avais eu dix-huit ans, à cause de vous qui ne voyiez pas ces vaines larmes! Vous les auriez vues que vous vous seriez refusée à y croire pour garder le droit de m'initier à la tragédie intérieure que vous viviez alors et dont pas un contre-coup, hélas! ne me fut épargné...
Si je me laisse aller à ces impressions, j'en ai pour des pages à gémir de la sorte, et jamais je n'arriverai à raconter cette tragédie elle-même,—cette tragi-comédie plutôt, où je jouais ce rôle du chœur antique, inefficace témoin des catastrophes et qui les déplore sans les empêcher. Employons le seul remède à l'inutile élégie. Notons des petits faits, sèchement... Je l'ai dit: cette visite de la mère et de la fille avait pour objet d'organiser la série des séances de pose. Je l'ai dit encore: la première de ces séances fut fixée pour le lendemain. Dès ce lendemain, Camille m'arriva, non plus accompagnée de sa mère, mais seule. Ce fut ainsi presque toujours durant les quatre semaines que dura ce travail, auquel l'artiste en moi ne réussit pas à s'intéresser,—tant mon attention fut prise aussitôt par les confidences de l'adorable enfant, confidences sans cesse interrompues, sans cesse répétées, et prolongées avec ces prises et ces reprises, où les détails se multiplient et se compliquent à l'infini. Des petits faits? Il m'en revient trop, et de trop pareils, en essayant d'évoquer ces tête-à-tête qui m'étaient toujours un peu amers. Cette liberté me prouvait trop combien son intrigue avec Jacques avait eu d'occasions propices. Trop de menues scènes se représentent, trop d'impressions multipliées et superposées, que ma mémoire est tout près de confondre. C'est comme un écheveau d'indémêlables fils que j'essaierais en vain de dévider. Voyons si je n'y mettrai pas un peu d'ordre en les classant. Ces souvenirs, si nombreux et si pareils qu'ils se confondent les uns avec les autres, se distribuent, lorsque j'y réfléchis, en trois groupes très nets; et ces groupes marquent les étapes que mit le drame purement moral, où se trouvaient engagés Camille, Jacques et Mme de Bonnivet, à s'acheminer vers un drame réel et terrible... Et quand je réfléchis encore, c'est la différence entre ces trois groupes d'émotion qui me justifie de n'avoir pas mené à bien ce portrait. J'aurais été un artiste d'une imperturbable maîtrise d'exécution, au lieu d'être ce que je suis, un demi-amateur, toujours incertain, une espèce d'Hamlet du pinceau, tout en intentions et en retouches, tout en grattages et en surcharges, je n'aurais pas pu exécuter une toile unique dans des conditions pareilles. Ce n'est pas une femme que j'ai eue devant moi, au cours de ces trop longues et trop courtes séances, c'est trois femmes.—L'une après l'autre, ces trois femmes, je les ressuscite, je les fais poser devant mon regard, au gré de ma mémoire, comme si l'irréparable n'était pas entre nous, et quel irréparable! L'une après l'autre, elles reviennent s'asseoir dans cet atelier, le même où j'écris ces lignes. L'une après l'autre, je les écoute me raconter, la première sa joie, l'autre sa tristesse, la troisième la fureur de sa jalousie et sa fièvre d'indignation,—et encore aujourd'hui je ne sais pas devant laquelle de ces trois femmes et durant laquelle de ces trois périodes j'ai souffert davantage, d'autant plus que j'étais obligé de me taire, et derrière chacune des confidences que me faisait la petite Favier, heureuse, mélancolique, irritée, j'apercevais la dure silhouette de la rivale élégante, aux caprices de laquelle cette joie, cette douleur, cette colère étaient subordonnées... Dieu! le supplice des sentiments faux, de ces sentiments qui n'ont pas le courage d'aller jusqu'au bout dans la logique du sacrifice ou de l'assouvissement, l'ai-je assez connu durant ces séances! Et, pourtant, que je voudrais les recommencer! Encore des élégies!—quelle misère!... Aux faits! Aux faits! Aux faits!...
La première période, celle de la joie, ne fut pas d'une longue durée. La scène qui en marqua le point culminant, date exactement de la quatrième de ces séances. La scène?... Ce grand mot convient-il à une conversation sans autre incident que l'entrée de Camille dans l'atelier, une gerbe de roses entre les mains, de grosses et lourdes roses de toutes les nuances,—les unes pâles de la pâleur rosée de son visage, d'autres blondes et presque du même or parfumé que ses beaux cheveux, les autres rouges comme sa jolie bouche, à la lèvre inférieure si finement roulée, d'autres noires, et qui, par le contraste, paraissaient éclairer son teint trop vide de sang ce matin-là... Il s'agissait de savoir laquelle de ces fleurs je choisirais pour la lui mettre à la main. Je voulais la peindre dans une unité absolue de gamme, comme l'enfant bleue de Gainsborough. Elle devait être debout, dans une robe de gaze bleue, celle de son rôle, avec des mitaines de soie bleue, un velours bleu au cou, des rubans bleus aux manches, ses pieds dans des souliers de satin bleu, sans autres bijoux que des saphirs et des turquoises, sur un fond d'une étoffe de velvétine bleue, toute frappée de paons, et elle devait être coiffée seulement du nuage blond de ses fins cheveux, le revers d'une de ses mains posé sur sa hanche souple, de l'autre offrant une rose: