—«C'est ma jeunesse que j'offrirai à Jacques,» me dit-elle, ce matin-là, tandis que nous cherchions cette pose ensemble, «mes vingt-deux ans et mon bonheur... Je suis si heureuse en ce moment!...»
—«Vous n'avez plus vos mauvaises tentations, alors?» lui demandai-je.
—«Vous vous souvenez?» répondit-elle en riant et rougissant à la fois. «Non, je ne les ai plus... J'ai mis Tournade à la porte de ma loge, et un peu lestement, je vous jure... Et savez-vous ce qui me rend le plus contente? Je ne vois plus jamais cette vilaine femme, vous vous rappelez bien, cette Mme de Bonnivet. Elle ne vient plus au théâtre, et je sais que, l'autre jour, Jacques devait dîner chez elle. Il n'y est pas allé... De cela, je suis bien sûre. Il a écrit la lettre pour se dégager, devant moi... Bressoré ne pouvait pas jouer. On a dû faire relâche. Ma soirée était libre. J'avais tant envie de lui demander de la passer ensemble. Je n'osais pas. Il me l'a offert le premier... Et depuis, c'est tous les jours une nouvelle preuve de sa tendresse. Il va venir me prendre tout à l'heure, pour que nous allions déjeuner... Ah! que je l'aime! que je l'aime! Et que je suis fière de l'aimer!...»
Que répondre à des phrases pareilles, et que faire, sinon la laisser s'enivrer de cette illusion comme elle s'enivrait de l'arome des roses qu'elle respirait en clignant ses yeux d'un azur si clair—une autre note de bleu dans l'harmonie que je cherchais? Que faire, sinon souffrir en silence à l'idée que cette recrudescence de tendresse chez le sensuel et compliqué Molan était sans doute un simple effet en retour. Quelques duretés de l'autre en étaient la cause certaine. Camille prenait pour des marques de fougue passionnée la fièvre de l'excitation où Mme de Bonnivet avait jeté Jacques sans l'assouvir. Quand une femme a, comme la jolie actrice le disait si gentiment, ses vingt-deux ans à offrir, et sa jeunesse, elle ne devine pas, elle ne peut pas deviner qu'entre ses bras son amant pense à une autre femme et s'exalte les sens à cette image!... Et je me tus de tout ce que je savais, ce matin-là. Et pour la faire rire, et ne pas pleurer, je lui racontai l'histoire d'une vraie duchesse, du XVIIIe siècle celle-là, qui voulait donner sa miniature à son amant avant son départ pour l'armée. Elle arrivait chez le peintre les yeux si battus par la tendre folie des adieux, que celui-ci finit par lui déclarer qu'il ne continuerait pas le portrait si elle ne devenait pas plus sage, tant sa beauté était altérée.
—«Ah!» dit la duchesse en sautant au cou de son amant devant le peintre, «s'il en est ainsi, la vie est trop courte pour se faire peindre.»
—«Ah! que c'est vrai, mon Jacques, ce qu'il vient de me dire,» s'écria Camille en s'élançant vers Jacques, qui entrait à ce moment même... Je la vois toujours, appuyant sa tête amoureuse sur l'épaule du fourbe, et celui-ci condescendant, indulgent, presqu'attendri, parce que j'étais là pour assister à cette folle explosion de tendresse. C'est l'image où se résume la première période qui pourrait s'intituler: Camille heureuse!...
Camille triste!... C'est la devise de la seconde période, qui commença presque aussitôt, et qui dura plus longtemps. La scène où elle se résume, pour ma mémoire, ne ressemblait guère à celle des roses respirées avec une si confiante extase, ni du baiser à Jacques donné avec une si charmante impudeur. C'était, cette fois, vers la onzième ou la douzième séance. J'avais observé que depuis quelques jours l'expression de mon modèle changeait. Je n'avais pas osé la questionner, tremblant également d'apprendre que Jacques la traitait bien et qu'il la traitait mal. Ce matin-là, elle devait venir à dix heures et demie,—et il n'en était pas dix. J'étais occupé à feuilleter un carton de crayons d'après les vieux maîtres florentins, rapporté d'Italie, sans parvenir, d'ailleurs, à m'absorber dans cette étude. C'est pourtant mon grand opium dans mes mauvais instants. D'ordinaire, rien qu'à regarder ces croquis et à me rappeler les fresques du Ghirlandajo, de Benozzo, de Fra Filippo Lippi, de Signorelli, de tant d'autres, je retrouve intacte en moi cette ferveur d'Idéal qui me rendit comme fou durant ma première jeunesse, lorsque j'allais de petite ville en petite ville, d'église en église, de cloître en cloître... En ces temps-là, une silhouette de Madone à demi-effacée, à peine visible, sur un pan de mur mangé de soleil, suffisait à me rendre heureux pour une après-midi. Les profils des vierges rêvés par les vieux Toscans, les torses cambrés de leurs jeunes seigneurs dans leurs pourpoints à crevés, les minutieux horizons de leurs vastes paysages, avec des créneaux et des campaniles sur les hauteurs, des routes bordées de cyprès et des vallées éclairées d'eau courante, tout ce sortilége de l'art primitif était bien là, emprisonné dans ce carton d'esquisses et prêt à en sortir pour charmer ma fantaisie. Mais mon imagination était ailleurs, occupée autour de ce problème bien étranger à l'esthétique, aux fresques du quattrocento et aux couvents de Pise ou de Sienne: «Camille était de nouveau si triste, hier. Cet absurde Jacques aurait-il renoué ouvertement avec cette absurde Mme de Bonnivet?...» Voilà ce que je me demandais, au lieu de revoir l'Italie par delà mes dessins, la divine et chère Italie, la terre de Beauté, que je n'ai jamais laissée sans me répéter l'adorable vers du poète Cino:
J'ai passé l'Alpe avec un appel de douleur!...
L'Alpe passai con voce di dolore!...
La réponse à cette question sur les causes de la tristesse de Camille allait m'être donnée par Molan lui-même. Je ne l'avais pas vu une seule fois en tête-à-tête depuis notre déjeuner improvisé, la veille de la première des séances de pose. Pas plus ce matin-là que l'autre, je ne m'attendais à le voir entrer dans l'atelier,—sachant trop le principe des quatre pages à écrire avant midi, et avec quelle rigueur ce méthodique entrepreneur de littérature s'y conforme. Aussi, eus-je une minute d'une véritable appréhension, lorsque sa voix m'interpella tout d'un coup. Le domestique lui avait ouvert la porte sans que je l'entendisse, couché que j'étais sur le divan où je feuilletais ce carton d'études, comme anesthésié par l'excès du souci. Les hypothèses n'eurent pas le temps de naître dans mon esprit. Mon visiteur inattendu avait deviné mon étonnement à ma physionomie, et déjà il devançait toute demande en me disant:
—«Mais oui, c'est moi! Tu ne m'attendais pas, n'est-il pas vrai? Tranquillise-toi, je ne viens pas t'annoncer que Camille s'est asphyxiée avec un poêle Choubersky dernier modèle, ni qu'elle s'est jetée dans la Seine à cause de mes mauvais procédés... A propos, tu sais qu'il ne vient pas mal du tout, le portrait. Tu as fait des progrès, beaucoup de progrès... Il ne s'agit pas de cela, d'ailleurs... Il s'agit que tu vas avoir Camille ici tout à l'heure, et tu lui raconteras que j'ai dîné avec toi, hier soir, chez toi, et que nous nous sommes quittés seulement à une heure du matin...»