—«Moi», répliqua-t-elle en secouant la tête avec une farouche fierté: «Je ne lui dirai rien... Je ne veux pas qu'il me soupçonne de l'avoir espionné. Je me brouillerai avec lui sans lui donner de raisons. J'aurai du courage contre mon amour, maintenant, à force de dégoût. Je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai entendu et vu...» Et un dernier frémissement secoua tout son corps, tandis qu'elle jetait, avec un accent que Desclée même n'a jamais trouvé, le mot où Dumas a résumé toute la révolte de la femelle devant la turpitude du mâle, dans sa célèbre comédie: «Pouah! Pouah!...»
Ce n'est qu'aujourd'hui et en songeant à l'issue bien singulière de cette aventure, que l'idée me vient de cette comparaison entre le jeu de la grande artiste du Gymnase et le cri de nature arraché à Camille par la plus sincère passion. Sur le moment, je n'eus pour elle qu'une pitié navrée, qui se changea, elle partie, en une inquiétude sans cesse grandissante, et le résultat fut une crise de scrupule, horriblement douloureuse. Allais-je tenir la parole que la pauvre fille m'avait extorquée de ne pas avertir Molan? Je savais trop ce que valent les serments des amoureux et des amoureuses pour croire qu'après avoir assisté cachée à ce rendez-vous de son amant et de sa rivale, elle s'en tiendrait à cette résolution, qu'elle m'avait dite, d'une rupture silencieuse et sans vengeance. Une femme a beau porter dans son cœur l'orgueil de ses sentiments dont elle avait fait preuve d'une façon presque invraisemblable en ne sortant pas de sa cachette, elle est femme, et, tôt ou tard, la poussée de l'instinct doit l'emporter en elle sur le raisonnement et la dignité. Qu'une nouvelle crise de douleur aiguë s'emparât de l'amante outragée, et qu'en proie au délire de la jalousie, elle s'avisât d'écrire la vérité au mari de sa rivale? La mémoire me revint du regard dont Bonnivet avait enveloppé, à sa table, celle qui portait son nom et qui était maintenant la maîtresse de Jacques. Comment cette femme si évidemment sèche, si profondément ironique, si peu impulsive, s'était-elle donnée de la sorte, et pourquoi? La curiosité d'apprendre le détail de cette coupable aventure n'entrait-elle pas pour une part dans la tentation qui me saisit, à peine Camille partie, de courir chez mon camarade? Du moins, je lui crierais casse-cou, et je le préviendrais contre une surprise qui pouvait être tout à fait tragique. Je résistai pourtant à ce désir, presque à ce besoin de le prévenir, par un point d'honneur auquel je n'ai jamais manqué depuis que je me connais. Ce que c'est que d'être le fils d'un puritain. Un mot de mon père me revient toujours dans des moments comme celui-là: «On n'interprète pas une promesse: on la tient...» J'ai ce principe dans le sang, dans les moelles. Hé bien! je ne me rappelle pas une circonstance où d'observer un engagement m'ait coûté un tel effort.
Pour rester fidèle à mon serment, je m'étais interdit d'aller chez Jacques. Ce fut lui qui vint chez moi, le surlendemain même du jour où j'avais reçu de sa maîtresse cette confidence si difficile à garder sans en étouffer. Il avait, la veille, passé au théâtre pour saluer Camille. Il n'avait pas pu lui parler à cause de la présence de la mère. Mais cette présence même, visiblement voulue par la fille, l'avait un peu étonné; puis, il lui avait semblé remarquer dans les yeux et aussi dans le jeu de celle-ci quelque chose d'étrange, une excitation maladive. Comme il arrive lorsqu'on n'a pas très bonne conscience, ce quelque chose avait suffi pour l'inquiéter. Il avait donc poussé jusqu'à l'atelier, avec la vague espérance de rencontrer peut-être Camille et le projet très certain de me faire causer. Ses épigrammes sur mon rôle de confident éternel se trouvaient-elles assez justifiées? Il est vrai qu'un prétexte très simple lui permettait d'expliquer cette visite.
—«Je t'ai fait envoyer une invitation pour la soirée de Mme de Bonnivet,» me demanda-t-il après les premiers mots, «tu viendras, n'est-ce pas? Veux-tu que nous dînions ensemble au cabaret, ce jour-là? Puis nous ferons la corvée de compagnie. Camille t'a raconté qu'elle y disait quelque chose?...»
—«Oui,» répondis-je, «et j'ai même trouvé cette idée d'un goût douteux...»
—«Elle n'est pas de moi,» fit-il en riant, «j'ai beau ne pas avoir peur des complications, j'évite les inutiles, le plus que je peux. C'est déjà trop des indispensables... Non. C'est Senneterre et c'est Bonnivet qui ont organisé cette soirée, l'un conseillant l'autre. Ils auront voulu savoir à quoi s'en tenir sur la nuance de ma cour à la Reine Anne. Étant donné que Camille est ma maîtresse, ils ont pensé que si Mme de Bonnivet est vraiment sa rivale, les deux femmes se détestent. Tu suis leur raisonnement: Mme de Bonnivet dirait non pour ne pas avoir Camille chez elle. Camille dirait non pour ne pas aller chez Mme de Bonnivet. Je dirais non pour éviter toute rencontre entre les deux femmes. Et j'ai dit oui. Camille a dit oui. Mme de Bonnivet a dit oui... J'aurais voulu que tu visses la stupeur, puis la joie de Senneterre d'abord, de Bonnivet ensuite. Ah! ce sont des observateurs, des analystes, des psychologues, comme Larcher ou Dorsenne...» Et après cette ironie de l'éternel Trissotin à l'égard de l'éternel Vadius, il ajouta négligemment: «A propos de Camille, il y a quelques jours que je ne l'ai pas vue. Le portrait avance?...»
—«Tu peux en juger toi-même», m'empressai-je de dire, trop heureux de saisir ce prétexte pour tromper son interrogatoire, et je retournai, pour la lui montrer, la haute toile sur laquelle se dessinait la svelte silhouette de la Duchesse bleue offrant la fleur,—lui offrant sa fleur, à lui, qui la regarda à peine. A-t-il jamais donné cinq minutes d'attention à l'effort d'art d'un camarade? Ce jour-là, du moins, il avait pour excuse cette petite enquête à poursuivre, que rendait urgente sa situation critique entre ses deux maîtresses. Je ne m'offensai pas qu'il continuât, sans que le moindre éclair d'intérêt eût animé son regard, plutôt errant que posé sur la peinture:
—«Vos sublimes continuent à s'amalgamer?... Oui?... Allons... Tant mieux... Et, dis-moi. Elle est toujours jalouse de Mme de Bonnivet?»
—«Nous en avons peu parlé,» répondis-je, le feu à la joue, de cet impudent mensonge.
—«Allons. Tant mieux encore...» reprit-il. Puis, sans insister: «Elle choisirait bien mal son moment. Je dois te dire qu'en fin de compte, nous avons reconnu, la Reine Anne et moi, qu'il y avait maldonne, et nous avons renoncé à continuer la partie. Oui... Nous en sommes à une paix armée... Nous avons mesuré nos griffes, et nous trouvant de force, conclu l'armistice. Il était écrit que je ne la séduirais pas et qu'elle ne me séduirait pas. Nous en sommes à la bonne camaraderie, maintenant, et je crois que nous y resterons. J'aime mieux cela. C'est plus confortable...»