—«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement, «il est allé vous voir, parce qu'il avait besoin de vous pour quelque chose... Avouez-moi quoi?... Dès le premier jour, je vous l'ai dit: vous ne savez pas mentir, ni ruser. Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme vous, pas d'amitié, comme je vous aime, mais autrement!... Allons, avouez que vous avez une commission de Jacques pour moi...»
—«Hé bien! oui,» répondis-je après une seconde d'hésitation. Il y avait tant de droiture dans cette étrange enfant, une si rare noblesse de sentiment émanait de tout son être! Finasser avec elle me parut une véritable honte. Je lui rapportai donc simplement, tristement aussi, le message que Jacques m'avait imposé: simplement, car j'estimais, et avec raison, que le plus sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits, sans phrase aucune;—tristement, car je sentais la dureté de cette nouvelle exigence de Molan, mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand j'eus fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues.
—«Ainsi», dit-elle avec une expression plus amère et un sourire désenchanté où il y avait encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver de nouveau cette femme! Il trouve que je ne me suis pas assez sacrifiée. C'est logique, d'ailleurs. Quand on a commencé comme j'ai commencé, on doit aller jusqu'au bout... J'irai...» Et le front barré d'un pli de résolution, les yeux durs, la bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien, Vincent... Vous m'avez répété ses paroles et je vous en remercie. Cela a dû tant vous coûter! Mais vous me deviez cette franchise. Vous me promettez de lui répéter exactement les miennes, n'est-ce pas?...—Dites donc à M. Molan que je jouerai chez Mme de Bonnivet comme il avait été convenu,—oui; j'y jouerai, et personne, vous m'entendez, personne ne pourra soupçonner avec quels sentiments... Mais c'est à une condition, dites-la lui bien aussi, et que, s'il y manque, je casse tout; je lui défends, entendez-vous, je lui défends de m'écrire ou de me parler d'ici là, ni ensuite. Il me saluera chez cette femme juste assez pour ne pas nous faire remarquer. Et ce sera tout. Je ne le connais plus, vous entendez... Après ce dernier trait, il est mort pour moi... J'en mourrai peut-être vraiment moi-même», ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais c'est coupé...»
Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un invisible contrat. Ses yeux se fermèrent une minute. Ses traits se contractèrent dans un spasme de douleur, puis cette créature, si féminine par la grâce et la mobilité, eut un regard de tendresse et un sourire de douceur pour se lever en me disant:
—«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous non plus, ne revenez pas me voir avant que je vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus tard... Je vous aime beaucoup... Je vous estime beaucoup... J'ai pour vous une vraie, vraie amitié... Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour cette conclusion: «mais il faut que j'oublie pour essayer de vivre tout de même...» Puis, avec un joli mouvement fier de sa tête blonde et un haussement courageux de ses minces épaules: «Je ne suis pas si à plaindre. Mon art me reste...»
Je savais Camille incapable de manquer à une promesse faite avec ce sérieux, presque cette solennité. Elle avait ce trait commun à tous les êtres, hommes ou femmes, qui attachent une grande importance à leurs sentiments, un scrupule méticuleux à tenir ces contrats non écrits, les engagements réciproques. Aussi insistai-je auprès de Jacques avec la dernière énergie pour qu'il se conformât strictement à la condition qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il m'en coûtât, j'eus le courage d'observer jusqu'à la dernière rigueur ce programme d'absence et de silence dont je comprenais la sagesse. Autour de certaines fièvres morales, comme autour de certaines fièvres physiques, il faut la nuit, la suppression du mouvement, de l'événement, une totale suspension de la vie. Malgré ma foi absolue dans la parole de Camille, je n'étais pourtant pas sans inquiétude en me rendant, quelques jours plus tard, à la soirée de Mme de Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse bleue était, sinon remise tout à fait, au moins assez rétablie pour avoir pu reparaître au théâtre. Quand je dis que j'avais observé le programme imposé par elle avec la dernière rigueur, je dois pourtant ajouter que je m'étais permis d'aller une fois la voir jouer, sans croire manquer à nos conventions, puisqu'elle ne me voyait pas, caché dans une baignoire grillée, et j'avais eu une sensation de soulagement à le constater: il n'y avait pas de différence entre son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en avais conclu qu'elle s'était reprise à son art, comme elle me l'avait dit, à ce culte du théâtre, noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et j'espérais que cet amour là, qui ne trompe pas, guérirait la blessure de l'autre. Mais, dans la voiture qui nous emportait, Jacques et moi, du Cercle, où nous avions de nouveau dîné en tête-à-tête, vers la rue des Écuries d'Artois, cette confiance cédait la place à l'appréhension, malgré l'optimisme de mon camarade, redevenu ce personnage d'un imperturbable aplomb qui semble né pour manœuvrer dans les situations fausses:
—«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir ce qu'elle aura préparé pour son public de gommeux et de gommeuses. Elle a promis la grande scène de la Duchesse bleue avec Bressoré, puis quelques monologues et des imitations... Tu ne la connais pas sous ce jour-là?... Il y a en elle, comme chez tous les acteurs, un côté singe...»
—«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens du monde sont admirables. Ils n'ont pas plutôt entre les mains un ou une artiste de talent, les voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce talent en forçant celui ou celle qui le possède à en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre comme Miraut, ils lui commandent des portraits d'une écœurante fadeur, à mettre sur des boîtes de bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose détrempée comme un bouillon de veau, de la poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien, vite quelque romance pour le piano!... Et si c'est une actrice qui a de la flamme, du tempérament, de la passion, comme Camille, allons-y de la grimace et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu! Quelle sottise! Et qu'allons-nous faire chez ces gaillards-là?...»
—«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique, «entendre les plaintes d'Iphigénie ou d'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de foie gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade, de chocolat et de champagne frappé? C'est toi qui me parais admirable, ma parole d'honneur!... Mais si tu avais la plus légère teinte de l'ironie transcendantale sans laquelle la vie n'offre pas la moindre saveur, tu trouverais cela exquis, que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et qu'elles se retrouvent ainsi toutes les deux, en face l'une de l'autre,—l'une tenant son rôle de Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre débitant des pitreries devant un parterre d'oisifs et d'oisives,—et moi en tiers! Je n'ai qu'un regret, pour la beauté de la situation, c'est de ne pas avoir eu un rendez-vous avec toutes deux dans la journée. Le croirais-tu? Depuis toutes ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je la reprendrais si je ne craignais pas de gâter son chef-d'œuvre... Mais oui, le chef-d'œuvre de la rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas à dire mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé sa plume d'humoriste pour revêtir l'habit de préfet, s'il écrivait encore son Art de rompre au lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin procédé de maîtresse pour vous débarrasser d'elle en vous laissant un exquis souvenir?... C'est l'idéal des fins d'amour, cela...»
—«Tâche d'avoir au moins la pudeur de ton égoïsme,» interrompis-je. Il s'amusait à faire poser ma naïveté, je le comprenais bien, et qu'il plaisantait. Mais justement, qu'il pût plaisanter à cette occasion m'indignait, et je continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as donc rien là, absolument rien, qu'une rame de papier et qu'une bouteille d'encre, pour que la seule idée de cet amour, de ce dévouement, de cette douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de plus au lieu de te tirer des larmes?...»