—«Il ne faut jamais juger ce que sent un autre,» me répondit-il avec un sérieux soudain qui contrastait étrangement avec son persiflage de tout à l'heure. Cachait-il, dans un repli de son cœur, empoisonné de vanités sociales, de calculs commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin de tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à la passion complète, assez vivant pour saigner quelquefois, et venais-je de toucher à la secrète blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués qui gardent juste assez de sensibilité pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces deux dernières hypothèses ne sont pas inconciliables dans une nature aussi composite. Elles expliqueraient du moins cette anomalie qu'un talent de cette justesse de notation humaine soit associé à de si implacables duretés d'âme, à une dépravation d'esprit si systématique et si utilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages d'émotion soient faites d'après un modèle, et, «pour des écrivains», me disait autrefois le pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé sa fortune et sa vie, «le modèle, c'est toujours leur cœur!...» Jamais cet insoluble problème moral, l'étonnant contraste entre la personne de Jacques et son œuvre ne m'avait saisi comme dans cette voiture rapide et durant les minutes de silence qui suivirent cette phrase, très différente des autres. Il le rompit le premier, ce silence, en me disant,—il répondait à une pensée que mes reproches lui avaient sans doute suggérée:

—«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais empêché cette soirée... Elle est inutile... Je ne sais pas quels nouveaux renseignements ont été fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour moi et pour sa femme. Je les ai trouvés tous deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient deux parures que leur joaillier venait d'apporter... Que dis-tu de cette scène conjugale, entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un collier de perles et se regardant devant la glace, tandis que le mari me disait,—à moi!—en m'en montrant un autre:—«Quel est celui que vous préférez?...» Et elle goûtait un plaisir aigu et pimenté à cette scène de haute comédie. Je le voyais à ses yeux, qui brillaient comme les pierres du fermoir de ce collier... A quel prix avait-elle acheté ce renouveau de confiance?...» et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté singulière dans la voix, il conclut:

«...Je ne sais si Mardoche
En cette occasion crut son bien sans reproche.»

—«Mais il en profita...» fis-je en continuant la citation. «Puisque nous sommes en veine de franchise, comment une scène de ce genre et la conclusion que tu en tires ne te font-elles pas prendre ta canne et ton chapeau pour ne plus revenir?...»

—«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel, aimable Daisy...» me répondit-il... «Sachez donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce, à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de ce que l'on hait... C'est par ce sadisme moral que la Reine Anne me tient, peut-être pour longtemps, comme je la tiens, moi, par l'attrait du danger... Nous nous sommes déjà revus, depuis cette alerte, dans le petit appartement de la rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il n'y a pas de teinture de cantharides qui vaille la peur...»

—«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est tenter le sort!...»

—«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant les épaules, «mais il faut vivre pour écrire... Il y a une pièce dans cette histoire et je ne la raterai pas...»

Nous arrivions à l'hôtel de Mme de Bonnivet sur ce mot où le professionnel et le trissotin réapparaissaient par-dessous le roué et le clubman un peu trop pioché, avec des boutons de perles un peu trop gros, un plastron de chemise trop plissé, trop brodé, un satin trop brillant aux revers de son frac de gala. Une longue file de voitures stationnait déjà dans la rue. J'allais trouver quelque différence entre la réception presque intime de l'autre soir et celle de maintenant. On eût dit que Jacques eût tenu à me donner dans ces quelques minutes une représentation complète des diverses faces de son caractère,—ce véritable phare à feux tournants. Tandis que nous montions les marches de l'escalier de bois sculpté, avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de tapisseries et d'étoffes anciennes, il me chuchota cette dernière phrase où il n'y avait ni trissotinisme, ni rouerie, ni dandysme, mais simplement la plus enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme en galante aventure:

—«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop mal logée?...»

Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine des tapis sur lesquels posait son escarpin lui faisait chaud à une place secrète de son cœur. C'est positif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier illuminait les fonds ténébreux de son amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se dire: «C'est moi l'amant!...» dans ce décor de haute vie. Il m'était devenu, dans ces dernières semaines, trop transparent pour que cette nuance de sa sensibilité m'échappât. Chacune de ses paroles était comme la sonnerie d'une des pendules dont le mécanisme joue dans une boîte en cristal. En même temps que le son frappe l'oreille, on voit les petites roues mordre les grandes, le marteau se lever, puis s'abaisser,—l'intime et compliqué détail de l'appareil. Devant un engrenage ajusté avec une précision si ténue, comment ne pas comprendre la connexité nécessaire de toutes les pièces les unes avec les autres? Cette fatuité puérile tenait étroitement, chez mon camarade, je le voyais distinctement, à cette puissance d'affirmation de soi, à cette force de poussée en avant qui fait de lui, par certains côtés, un grand artiste, toujours en mal d'œuvre, et, par d'autres, un plébéien en transfert de classe? Ah! si je n'avais eu contre sa nature que le grief de cette vanité un peu sotte et désarmante!... D'ailleurs je n'eus même pas le loisir de lui répondre. Les portes du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi, nous étions déjà séparés. Le coup d'œil que présentait cette pièce voûtée en chapelle, que je ne connaissais pas, et les deux salons attenants empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme habitué à vibrer beaucoup par le regard. Dans un coin de ce hall, une petite estrade était dressée, vide à ce moment, et, dans le reste c'était sous la lumière électrique, atténuée par des verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un étincellement. Cinquante femmes peut-être se trouvaient là, assises sur les chaises et mêlées à un nombre égal d'hommes, toutes décolletées, avec l'étincellement de leurs bijoux dans leurs cheveux blonds ou noirs et sur leurs épaules nues. La gamme entière des couleurs chantait dans les étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste des habits noirs, et les détails qui m'avaient, lors de ma première visite dans ce même hôtel, si étrangement déplu, les caractères trop composites de ce décor truqué, bibeloté, se fondaient, s'harmonisaient dans cette lumière et avec le grouillement de cette foule. Les éventails battaient, les yeux brillaient, les physionomies s'animaient pour des demandes et des réponses, et la Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la saluer, avait vraiment, dans sa toilette de ce soir, toute blanche, un air majestueux de princesse fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je pensais au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre semaine. Il n'avait pas laissé plus de trace dans l'azur pâli de ses prunelles que la jalousie ne semblait en avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet. Pour la première et sans doute la dernière fois de ma vie, j'arrivais dans un salon avec une donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de ces beaux messieurs et de ces belles dames que par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée d'avoir tel amant, tel homme d'avoir telle maîtresse. Ce soupçon, qui équivaut, pour les gens de leur société, à une certitude, ne se concrète pas en images exactes. On ne connaît pas la rue et le numéro de la maison où ils se retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances ils s'acheminent vers ces rendez-vous. Une porte demeure ouverte au doute, et, sinon ouverte, entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant Mme de Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait avec une phrase banale d'amabilité, je voyais avec certitude cette tête orgueilleuse, couchée sur l'oreiller de la chambre adultère et la terreur de ses traits décomposés, quand les tintements répétés de la sonnette, puis les coups frappés dans la porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste était si poignant que, pour la première fois aussi, je compris le malsain attrait qu'exerce sur certaines imaginations cette existence en partie double, et pourquoi les femmes ou les hommes, qui ont goûté à ces sensations-là ne trouvent plus de saveur aux autres. De semblables mensonges, si profonds et si périlleux, procurent comme une ivresse scélérate, la volupté d'une hypocrisie vraiment supérieure et presque démoniaque, à celui et à celle qui mentent de la sorte. A coup sûr c'est bien à cette espèce des mensonges infernaux qu'appartenait la petite phrase que prononça Mme de Bonnivet pour clore notre rapide et peu intéressant entretien: