—«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait pas de vous retenir davantage,» dit-elle, et la pointe de son éventail m'indiqua une direction que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier dont Jacques s'approchait en ce moment même. «Allez la saluer,» continua-t-elle, «et dites à votre ami Molan que j'ai une petite commission à lui faire, pendant que j'y pense...»

J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée, à rencontrer bien de l'aplomb chez cette femme, dépravée par froideur, coquette par égoïsme, curieuse jusqu'au vice par désœuvrement.—Je n'avais pas même conçu comme possible l'audace d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui savais tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas laisser transparaître mes impressions intimes, elle devina mon étonnement à ma physionomie. Ses paupières fermées à demi me dardèrent le regard le plus incisif qui ait jamais sondé l'âme d'un homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensa sans doute que je n'avais sur sa liaison avec Molan qu'une de ces hypothèses invérifiables, comme il en foisonne autour de ces soi-disant mystères qui sont les amours parisiennes, et que je ne savais pas très bien cacher mes divinations. Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en une indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer à l'ordre qu'elle m'avait donné, mais en partie seulement. Elle avait évidemment calculé, avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments de ses interlocuteurs, que je serais trop heureux de transmettre son message à Jacques devant Camille pour les brouiller davantage, et mettre mon ami dans une situation un peu fausse. Elle allait en être quitte pour constater qu'un brave homme de peintre ne se prête pas à ces plaisanteries-là. J'abordai donc les deux amants comme si la belle ennemie de la jolie comédienne ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils n'échangeaient, suivant le pacte conclu, que des paroles de la plus indispensable politesse, et à très haute voix:

—«Tu viens te mêler au coin de la bohème?» dit Molan à qui ma présence avait rendu son aisance habituelle, «c'est tout naturel...»

—«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce même ton de persiflage à base de vérité qu'il affectionne, «il y a beau temps que tu es passé homme du monde.»

—«Des gros mots!» fit-il toujours aussi gaiement. «Je me sauve. Ne dites pas trop de mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas trop,» ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il faut qu'elle soit un peu coquette pour avoir son succès du côté des hommes. Car, du côté des femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant donné qu'elle ne peut changer ni ces yeux-là, ni cette bouche, et n'être plus le Burne Jones vivant qu'elle est... Ce serait trop dommage...»

Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir débité cette petite phrase qui n'était pas un madrigal. Le renouveau de désir dont il m'avait parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette occasion de manquer aux conditions imposées par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans un sourire où je devinai, moi qui la connaissais si bien, tant de souffrance et tant de dégoût. Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais avec une émotion que je ne dissimulais pas. Nous nous tenions en effet, dans notre angle isolé, comme deux parias,—douloureux tête-à-tête et qui fut bien court! Car déjà Senneterre se dirigeait vers nous de l'autre extrémité du hall avec un jeune homme qui lui avait demandé d'être présenté à Camille. Ces deux minutes nous suffirent pour échanger quelques phrases qui redoublèrent jusqu'à l'angoisse mon impression de danger. Elle ne faisait qu'augmenter depuis le moment où j'étais entré dans la maison.

—«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,» et d'un accent suppliant: «Ne me quittez pas de ce soir, si vous m'aimez un peu...»

—«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je.

—«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle. «J'ai été bien jusqu'à la minute où j'ai été présentée à cette femme, et où j'ai entendu sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est entré. Et maintenant j'ai trop mal... Regardez!... Il va vers elle... Ils causent ensemble!... On les laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il me marche trop sur le cœur... Je suis à bout, et je n'en peux plus...»

Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant et se forçant tout ensemble à sourire, d'un sourire convulsif comme un tremblement nerveux. Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi belle. L'absence de bijoux, au milieu de ces femmes si parées, et la simplicité de sa toilette dans ce décor de luxe lui donnaient je ne sais quel caractère tragique. Je n'eus pas le temps de lui répondre, car le rabatteur professionnel était déjà là, qui lui tenait le discours de rigueur: