—«Laissez-moi vous présenter, mon cher monsieur, à la femme de Paris qui connaît le mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si bien parlé l'autre soir...»

—«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne à qui je venais d'être enchaîné ainsi, insupportable bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonne mémoire, Mme de Sermoise, «vous admirez ces maîtres idéalistes, si peu appréciés dans notre époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé à Pise, sans doute, à Sienne, à San-Gemignano, à Pérouse?...»

O douces petites villes rousses et dorées de la douce et verte Toscane, qui crénelez de vos tours les hauteurs des coteaux plantés de vignes et d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant vécu et dont les visions me sont encore le pain quotidien de l'âme que demande la sainte prière! Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir et le culte que je vous garde, en répondant comme je le fis à l'odieuse pédante, plus réparée qu'une des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai que notre hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui servis la profession de foi la plus grotesquement moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon compte, l'imbécile histoire de ce sot de génie qui fut Courbet, et qui disait à l'auteur d'un Ecce Homo: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...» et à un autre: «Alors, ce sont des anges, ces messieurs tout nus qui se promènent avec des plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais plus d'indignation, maintenant. Mme de Bonnivet venait d'aller demander à Camille Favier et à Bressoré de commencer. Elle donnait le signal de s'asseoir devant l'espace réservé aux deux acteurs qui devaient jouer avec elle; et elle venait de faire asseoir Jacques Molan à côté d'elle, en disant assez haut pour que je l'entendisse:

—«A tout auteur, tout honneur!...»

Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel dérangement des fauteuils et des chaises, l'installation des femmes assises, et celle des hommes presque tous debout, l'établissement graduel du silence,—puis, au milieu d'un dernier reste de chuchotement, l'éclat soudain de la voix des deux acteurs, l'allée et venue des répliques du dialogue, les applaudissements discrets de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en train habituelle d'une saynète de salon, à peine si j'en ressaisis le détail, tant le cœur me bat, encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette heure déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres expressions du mobile visage de Camille, les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions les plus ténues de sa voix, j'avais discerné, dès les premiers mots de la scène, qu'elle ne se possédait plus. Mme de Bonnivet l'avait discerné aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête aux bons endroits et en applaudissant la première, de se pencher un peu trop du côté de Jacques, de lui parler à mi-voix, de lui rendre enfin un hommage public, simple politesse d'admiratrice à l'égard d'un auteur en vogue! Mais pour Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée, l'insolence de cette attitude était trop atroce et il était impossible que la comédienne la supportât sans se venger. Je crus d'abord qu'elle essaierait d'humilier sa détestable rivale à force de succès, tant elle déploya de passion et d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à jouer. Puis, quand, cette scène finie, on la pria de dire quelques morceaux pour son propre compte, je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire rejaillir un peu de ce succès sur deux confrères de Jacques dont ce dernier est volontiers jaloux, à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes parce qu'elle soulageait, en les récitant, son pauvre cœur d'abandonnée. Elle dit ainsi, avec une grâce divine, un lied inédit de René Vincy:

Un papillon couleur de flamme,

Ailes ouvertes, s'est posé

Sur le frais calice rosé

D'une fleur dont il suce l'âme.

Puis l'oublieux reprend son vol...