—«Je n'avouerai rien avant d'être sûr», répondis-je, si profondément troublé par ce nouvel événement que je tremblais tout entier.

—«Sûr?» s'écria Molan, avec une espèce d'insolente âcreté. «Sûr? Et que te faut-il donc? Tu voudrais les voir couchés dans le même lit, peut-être? Et tu douterais encore!... Mais moi, qui ne suis pas de la corporation des belles âmes, je crois que Mlle Favier est la maîtresse de M. Tournade, et je te répète que, dans ce cas, la scène qu'elle s'est permis de faire, ce soir, devient une des plus misérables actions dont j'aie jamais ouïe parler... Et je m'en vengerai. Allons, adieu...»

Il me quitta sur ces mots de haine sans que j'essayasse ni de le retenir, ni de le calmer. Je me sentais accablé d'un poids énorme de tristesse. Je n'ai jamais, dans ma vie sentimentale, connu la jalousie telle que la plupart des livres la décrivent, cette angoissante et fiévreuse inquiétude autour d'une perfidie que l'on soupçonne sans en être certain. Je n'ai jamais aimé sans confiance. Il semble que les femmes devraient se faire un scrupule de trahir les hommes qui les chérissent de la sorte. J'ai éprouvé qu'il n'en était pas ainsi. Je recommencerais cependant d'aimer que je me comporterais de même, pour la simple raison qui fait que l'on n'y voit pas quand on a les yeux pleins de larmes. En revanche, si je n'ai jamais été jaloux de cette inquiète et ombrageuse façon, j'ai connu cette autre douleur qui consiste à porter dans son cœur, comme une plaie ouverte et qui saigne toujours, l'évidence d'avoir été trompé. J'ai su ce que c'était que de souffrir, des nuits entières, à l'idée d'un corps de femme livré en proie à la luxure d'un autre homme. Cette horrible oppression, cet arrêt de notre être intime, ce frisson de mort devant la certitude, c'est, je crois, la pire forme du malheur sentimental, et cette souffrance je venais de la subir à nouveau, avec quelle intensité, en lisant les syllabes du nom de Tournade sur le gros livre d'adresses! Dieu! Ai-je été misérable dès ce premier moment, tandis que je regagnais à pied, pour briser mes nerfs par la marche, ma maison du boulevard des Invalides! J'avais eu beau dire à Molan que je n'étais pas sûr que Camille fût la maîtresse du goujat dont la face immonde m'avait répugné si vivement dans la loge du Vaudeville, il n'y avait place, en moi, pour aucun doute. C'était si simple. La malheureuse enfant avait perdu la tête. L'excès de dépit et de la douleur l'avait égarée, et elle avait exécuté, dans un moment de délire, ce projet de vengeance qui devait la dégrader à jamais. Que dis-je? Elle avait exécuté ce projet? Elle l'exécutait en ce moment même, par cette nuit dont je voyais les étoiles briller au-dessus de ma tête entre les murs des maisons. Cette heure, ces minutes, ces secondes, dont je sentais la durée, dont je mesurais la fuite, elle les vivait, elle aussi, elle les employait aussi! Comment? Les sensations dont cette idée me brûlait doivent être, j'imagine, celles des condamnés à mort et de ceux qui les aiment, dans l'espace de temps qui sépare le réveil et l'exécution. On voudrait arrêter l'heure qui va, bouleverser le monde, que la terre s'ouvrît, que les maisons croulassent, qu'un miracle s'accomplît! Avec quelle anxiété on sent alors que la vie fonctionne en nous et autour de nous, dans une implacable rigueur de machine! Toutes nos agonies morales et physiques, nos révoltes et nos soumissions ne comptent pas plus pour la nature que les palpitations d'un insecte pris dans un foyer de locomotive.

—«C'est fini, fini! Elle est la maîtresse de Tournade!...»

Ces mots affreux, et que je savais réels, je me les prononçais avec désespoir tandis que je descendais, d'abord la rue François Ier, puis le pont des Invalides, puis l'avenue de la Tour-Maubourg, puis l'autre avenue. Ils me font encore du mal à les transcrire aujourd'hui, après tant de jours, mais c'est un mal sourd, une mélancolie presque douce, tant elle est tendre. Il s'y mélange une pitié songeuse, semblable à celle que j'éprouverais devant la pierre sous laquelle Camille reposerait, au lieu que dans cette première invasion de la certitude, une âcre nausée de colère et d'amertume me secouait tout entier. Fallait-il que je l'eusse aimée sans le savoir,—sans savoir du moins combien,—pour que, de penser à elle comme j'y pensais, me fût un tel supplice!

Une fois rentré, et avant de me coucher, je voulus revoir ces deux portraits que j'avais esquissés d'elle: le premier, celui d'avant Jacques et que je cachais si soigneusement; le second, celui du mois dernier, avec son sourire inachevé. Ces deux images me la rendirent si présente, et si présente aussi la souillure qui la salissait à ce même moment, que je me rappelle avoir, dans la solitude de cet atelier, poussé de véritables gémissements de bête qui râle. Ma douleur se soulageait en de tels éclats, que mon domestique en fut réveillé. Je vis avec stupeur ce brave garçon entrer dans la pièce pour me demander si j'étais malade et si j'avais besoin de ses services.—Grotesque incident qui eut du moins un avantage: il mit fin à ce passage de demi-folie. Je sourirais de cet accès d'enfantillage après tant de mois, si je n'y trouvais, hélas! une preuve de plus de la fatalité personnelle, un signe de ce destin qui m'a toujours refusé le pouvoir de façonner les événements d'après mon âme. Idolâtrant Camille de cette tendresse, n'aurais-je pas dû le lui dire déjà? N'aurais-je pas dû tout disposer pour que son premier mouvement, si elle voulait mettre quelque chose d'ineffaçable entre Jacques et elle, fût de m'y mettre, moi? Qui sait? J'eusse réalisé, alors, avec elle, ce roman qu'elle avait rêvé et manqué avec Molan! J'eusse mis, à panser sa blessure, tant de finesse, un tact si passionné, tant d'adoration caressante, qu'elle m'eût aimé peut-être un jour! Ah! tristesse de ce qui aurait pu être!

... Look in my face, my name is:—Might have been!
I am also called:—No more, Too late, Fare thee well!...

—«Regarde-moi, je suis Ce qui aurait pu être!... On m'appelle aussi Jamais plus, Trop tard, Adieu.» Qu'ils seraient vrais à mettre sur ma tombe ces deux vers du peintre poète Rossetti!—Ce qui pouvait être! Jamais plus! Trop tard! Adieu!...

Je passai cette nuit presque sans dormir, sinon, au matin, d'un sommeil fiévreux où j'eus un étrange rêve. Il me sembla que j'étais assis à la table d'un grand dîner. J'avais en face de moi Camille vêtue de rouge avec l'or de ses cheveux épars sur ses épaules nues. Il y avait auprès d'elle mon malheureux ami, Claude Larcher, dont je sais cependant qu'il est mort, et je savais qu'il était mort, à cette minute même où je le voyais vivant. Quoique nous fussions à table, Claude était occupé à écrire. C'était une angoisse infinie, pour moi, de le voir qui traçait ses lignes, en crispant sa main sur son porte-plume, par un geste que je lui ai trop connu. Je me rendais compte que, si malade, un tel effort lui était irréparablement funeste. Je voulais lui crier de s'arrêter, je ne le pouvais pas, menacé du doigt par Camille dans les yeux de laquelle je discernais un ordre absolu de ne pas dire un mot. Je comprenais en même temps que la lettre ainsi écrite par Claude m'était destinée. Elle contenait un conseil relatif à Camille, et je savais ce conseil d'un intérêt si pressant que d'attendre m'était un supplice qui s'augmenta encore quand tout le monde se leva de table, et que je vis Larcher s'en aller avec le papier sans me le donner. Je me mis à le poursuivre à travers un dédale infini d'escaliers tournants. Pour les descendre plus vite, je m'élançais, posant mon pied à vide et rebondissant comme si des ailes m'eussent soulevé, jusqu'à ce que je me trouvai dans un jardin que je reconnus pour être celui de Nohant, quoique je n'y sois jamais allé. J'observai avec étonnement la belle ordonnance des parterres, où des semis de fleurs éclatantes traçaient des caractères sur le gazon, et j'y lus, avec stupeur, la phrase que Jacques m'avait prononcée: «Elle avait déjà commencé...» Au même moment, un éclat de rire me fit me retourner. J'aperçus Camille, les cheveux toujours défaits sur ses fines épaules, toute pâle dans sa robe rouge. Elle apportait à Tournade un billet que je savais être celui de Claude. Le gros homme était couché, la face encore plus rougeaude que d'habitude, et il faisait claquer ses lèvres l'une contre l'autre avec la sensualité d'un goinfre d'auberge en présence d'un bon plat. C'est alors, au moment où Camille commençait de défaire sa robe pour se glisser dans le lit, que la douleur devint aiguë à ne pas la supporter. Je comprenais qu'elle allait se donner à lui pour la première fois. Je voulus courir vers elle, et, de nouveau, cette même immobilité invincible me paralysa tout entier, et je me réveillai, baigné de sueur...

En y réfléchissant aujourd'hui, je démêle avec une parfaite lucidité les divers éléments combinés dans ce cauchemar. Il n'est pas jusqu'à cette vision singulière de Nohant qui ne s'explique par ce fait que le héros d'Adrienne Lecouvreur, la pièce utilisée par Camille en vue de sa vengeance, est Maurice de Saxe, le propre grand-père de George Sand. Mais quand on traverse des périodes d'un trouble moral très intense, on oublie qu'endormi ou éveillé, des lois aussi exactes que celles de la chimie gouvernent ces précipités intérieurs, nos pensées. Le fond superstitieux qui dort en chacun de nous s'agite obscurément, et l'on veut apercevoir dans le désordre des visions nocturnes des pressentiments, des conseils, une révélation. Je ne fus pas plus tôt sorti de ce pénible sommeil qu'une idée s'empara de moi: si, cependant, cette visite chez Tournade, la veille, n'avait pas été suivie d'une chute irréparable? N'arrive-t-il pas tous les jours qu'une femme accepte un rendez-vous, qu'elle s'y rend, et puis, au dernier moment, elle se révolte, elle défend sa personne physique avec acharnement, et elle s'en va, s'étant refusée avec une énergie aussi folle que son inconséquente démarche. Pourquoi n'avais-je pas admis cette hypothèse la veille et pourquoi l'admettais-je maintenant? Je n'en avais pas d'autre raison que ce songe. C'en fut assez pour que je me levasse hâtivement,—il était huit heures,—et je courus jusqu'à la maison de la rue de la Barouillère. Par bonheur ou par malheur, car un peu d'incertitude dans certains moments, c'est encore un peu d'espérance,—au moment même où je frappais au carreau de la loge pour demander, malgré l'heure matinale, si Mlle Favier était chez elle, je reconnus, dans cette loge, une servante qui avait accompagné Camille chez moi à plusieurs reprises. Cette vieille fille était la même qui m'avait ouvert la porte, lors de ma première visite. Elle avait vu naître la petite, je le savais, et la tutoyait. A ma vue, elle se précipita hors de la loge avec une hâte qui redoubla mes tristes pressentiments.