—«Ah! monsieur La Croix,» me dit-elle, après m'avoir entraîné dans la cage de l'escalier de peur que l'on n'entendît notre conversation; «vous venez voir Mademoiselle?...»
—«Elle est rentrée?» m'écriai-je. Et tout de suite, je compris, à regarder le visage anxieux de la servante, que sa demande avait été un pieux mensonge. Camille n'était pas rentrée. Mon exclamation révélait trop à mon interlocutrice que je savais quelque chose, et, tout de suite, elle m'interrogea. Me questionner, c'était tout m'apprendre.
—«Écoutez, monsieur La Croix,» me dit-elle fébrilement, et elle joignait ses mains déformées et crevassées de bonne à tout faire, qui tremblaient un peu. «Si vous savez où elle est, je vous le demande, au nom de votre mère à vous, allez la quérir... Depuis que le cocher, hier soir, a apporté un mot d'elle, disant qu'elle ne rentrerait pas, Madame est comme folle de douleur... Je ne l'ai pas vue ainsi même quand nous avons trouvé Monsieur, avec sa balle dans le front... Elle ne fait que pleurer en me disant: «Je ne veux plus la voir jamais, jamais. Je la chasserai, si elle revient...» Elle dit cela, mais si Camille rentre, je suis sûre qu'elle lui pardonnera quand même. Comprenez-vous cela, monsieur La Croix? Une enfant comme elle, et sage, et douce, qui jamais ne se laissait approcher de personne? Et nous nous disions, Madame et moi, qu'elle se marierait si bien, comme cette chanteuse qui est devenue une marquise!... Non! Je ne peux pas croire qu'elle a fauté!... Monsieur La Croix, vous qui êtes si bon, dites-moi tout ce que vous savez. Je ne suis pas comme une autre... Je l'ai élevée toute petite... C'est à cause d'elle que je n'ai pas quitté Madame, quand tout a croulé... Mais, que cette concierge ne me voie pas causer avec vous si longtemps. J'ai déjà eu tant de peine à expliquer comment la petite a découché... Si elle revient, ça ira de soi...»
—«Hélas!» lui répondis-je sans obéir à son injonction de monter jusqu'à l'appartement, tant je redoutais la douleur de la mère, «je ne sais rien de plus que vous, et la preuve, c'est que je venais demander des nouvelles de Mlle Favier, qui m'avait paru souffrante hier soir...»
—«Ce n'est pas chez vous qu'elle est?» demanda la vieille fille, que mon embarras avait trop frappée. Elle l'expliquait à sa manière et ce soupçon révélait trop quelle affection passionnée elle portait à «la petite»,—comme elle appelait tendrement Camille. Ce désespoir de la mère, cet affolement de la servante achevèrent de me navrer le cœur. Une fois de plus je sentais dans quelle atmosphère de tendresse naïve et simple la pauvre Duchesse Bleue avait grandi. Elle avait été, elle aussi, une de ces petites filles dont la venue au monde est saluée comme une fête, dont toutes les étapes vers leur existence de femme sont des fêtes encore: baptême, anniversaires de naissance, première communion, première robe longue,—et tout cela pour que l'objet de tant de sollicitude émue, finisse dans les souillures de la galanterie! Et la fidèle servante continuait, naïf écho de mon amère pensée: «Non, ce n'est pas possible que ce soit chez vous, ni chez M. Molan, ni chez M. Fomberteau, vous êtes de trop honnêtes garçons pour faire, d'une demoiselle comme elle, une femme entretenue... Elle va être cela maintenant... Elle, Camille, Camille, Camille!...»
Et oubliant ses propres recommandations sur la nécessité d'échapper aux racontars de la loge, la brave créature éclata en sanglots. Je la calmai du mieux qu'il me fut possible, en lui jurant que je ferai tout au monde pour voir Camille dans la journée et pour lui dire l'état où son départ du logis jetait sa mère.
—«Qu'elle revienne!» fut la seule réponse que j'obtins à travers des larmes, et aussi ce mot, sublime d'impudeur dans le dévouement: «Si elle veut avoir des histoires, je l'y aiderai tant qu'elle voudra!... Dites-le lui, mais qu'elle reste à vivre avec nous!...»
C'en était donc fait. Le drame de passion et de perfidie auquel j'assistais depuis ces dernières semaines se résolvait par son dénouement logique. Mon songe de cette nuit avait menti. Il était trop tard pour empêcher que cette adorable enfant, née avec les délicatesses du romanesque le plus rare dans la tête et dans le cœur, ne devînt une fille,—tout court. Sa fierté même,—cette jolie et vibrante fierté pour laquelle je l'avais tant chérie, hâterait sa dégradation.—Au sortir de la crise de fureur qui l'avait jetée au lit d'un Tournade, le mépris où elle se tiendrait elle-même, l'avilirait trop à ses propres yeux, et cette nausée intime n'aboutirait qu'à deux résultats également affreux à imaginer. Ou bien, elle ne se supporterait pas un jour de plus, et elle se tuerait, ou bien elle trouverait une sorte de douloureux orgueil à incarner en elle ce type de luxe outrageant et d'impudence triomphante que devient une grande actrice doublée d'une grande courtisane. Laquelle de ces deux solutions devait préférer un homme qui l'aimait comme je l'aimais, de ce sentiment d'abord si obscur, aujourd'hui si misérable et si saignant? L'une et l'autre perspective me furent si horribles qu'en dépit de la promesse faite à la vieille servante, je pris la ferme résolution de ne pas revoir la malheureuse enfant, et celle plus sage encore d'exécuter un projet vaguement caressé, depuis que je commençais de trop bien comprendre mon pauvre cœur: partir, retourner soit en Espagne, soit en Italie, dans un de ces pays de soleil où une âme, blessée jusque dans son fond, enveloppe du moins sa plaie intime de solitude, de lumière et de beauté. J'ordonnai à mon domestique stupéfié de préparer immédiatement mes malles pour une longue absence, et je me mis à classer des études, puis à feuilleter des guides en me contraignant à m'absorber dans la bousculade de ce départ précipité. Le fait nouveau et monstrueux: cette chute de Camille aux bras de Tournade avait aboli en moi toute autre préoccupation. J'avais oublié et Mme de Bonnivet, et la scène de la veille, et Molan lui-même. Aussi fut-ce comme un déplacement subit d'atmosphère, un rappel à une réalité abolie, lorsque je vis celui-ci, vers deux heures et demie, entrer dans l'atelier. C'était lui, pourtant, la cause du sinistre naufrage moral à propos duquel je souffrais. C'était lui que j'aurais dû maudire et haïr. Je le sentis, rien qu'à reconnaître son visage, à entendre sa voix, à toucher sa main. Il avait sa mauvaise figure, celle de ses heures de féroce dureté, et son extrême excitation se traduisait, pour moi qui l'ai tant pratiqué, par une façon qu'il a de mordre sa lèvre inférieure avec ses dents, qui allonge encore imperceptiblement son profil, déjà un peu aigu, et la bête cachée en chacun de nous, qui chez lui est le renard, transparaît alors si cruellement que l'ami le plus hypnotisé d'affection discernerait son vrai caractère dans ces minutes-là. Pour ma part, j'éprouvai à retrouver ainsi sur sa physionomie les traces des pires traits de sa véritable nature, un sursaut d'antipathie qui m'inonda de fiel. Toutes mes souffrances des dernières heures s'y déchargeaient et je l'accueillis avec une véritable explosion d'outrages:
—«Tu viens te renseigner, n'est-ce pas? Tu t'es si malproprement conduit, que voilà cette pauvre Camille bien perdue maintenant! Je suis allé chez elle, ce matin, et j'ai su qu'elle avait passé la nuit dehors. Nous savons où. Voilà l'œuvre de ton égoïsme. Mais cette infamie te sera comptée, s'il y a quelque part une justice. C'est un crime, entends-tu, un crime de jouer avec un cœur sincère, et de le conduire où tu as conduit celui-là...»
—«Laisse-moi donc tranquille,» interrompit-il vivement en haussant les épaules. «Quand une jeune fille prend un amant, c'est qu'elle en prendra et deux, et trois, et quatre, et le reste... Si Camille avait été une honnête créature, elle m'aurait dit, quand je lui ai fait la cour: «Voulez-vous m'épouser? Non? Alors, bonsoir...» Elle ne me l'a pas dit. Tant pis pour elle!... Et, d'ailleurs, si je lui ai fait du mal, il me semble que nous sommes quittes, et, vilenie pour vilenie, son histoire d'hier au soir vaut toutes les miennes...»