—«Ah! la scène d'Adrienne!» m'écriai-je. «C'est à cela que tu penses pour essayer d'endormir tes remords, au lieu de pleurer toutes les larmes de ton corps sur l'assassinat moral que tu as commis... Parlons-en de cette soirée! Quelles conséquences pénibles a-t-elle donc eues, que tu puisses la mettre en balance avec tout un avenir brisé, avec une pauvre âme souillée à jamais?... Bonnivet a-t-il mis sa femme à la porte? T'a-t-il envoyé ses témoins? Non, te dirai-je moi aussi, et je te dispense de comparer cinq mauvaises minutes que tu as passées, et méritées, à ce vertige qui vient de prendre et de perdre cette pauvre fille pour toute sa vie, je te le répète, et tu l'entendras, pour toute sa vie...»

—«Quelle chaleur!» répliqua-t-il avec un sourire ironique. «Quelle éloquence! Nous sommes en train de nous dire nos vérités. Allons-y... Tu m'en veux de ce que tu n'as pas eu le courage de te proposer au lieu et place de Tournade, c'est ça, le vrai... Pas de dénégations. Je sais à quoi m'en tenir, mon pauvre La Croix, moi aussi... Les mots amers sont inutiles entre nous, tu sais, et, changeons de propos, veux-tu?» Puis, après un silence: «Je ne t'en veux pas d'ailleurs, et je vais te le prouver en te demandant un service... Devine d'où je viens, de ce pas?...»

—«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, naturellement...» répondis-je. J'étais bien déterminé à clore cet entretien sur une brouille, et j'avais cherché la phrase que je pensais devoir le plus vivement l'atteindre. Ma colère se changea en stupeur, à l'entendre me répondre en ricanant:

—«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, en effet. Tu la détestes ferme, n'est-ce pas? Tu trouves que j'ai été bien infâme de lui sacrifier Camille?... Hé bien!» continua-t-il avec un accent singulièrement âpre, qui acheva de me faire comprendre que, de ce côté-là encore, il se passait quelque chose de très nouveau et de très inattendu, «je suis venu te demander de m'aider à m'en venger... Cela t'étonne?...»

—«Avoue qu'il y a de quoi,» lui répondis-je. «Je te quitte à onze heures du soir, ne pensant qu'à elle, indigné contre Camille à cause d'elle. Tout à l'heure tu traitais de vilenie la folle incartade de cette pauvre enfant, parce qu'elle...»

—«Et je maintiens le mot,» interrompit-il plus vivement encore. Il y eut un nouveau silence. Je pus voir qu'un combat entre des sentiments très contradictoires se livrait en lui. Ce qu'il avait à me dire faisait trop saigner sa vanité. D'autre part, cette même vanité avait besoin d'exercer sur Mme de Bonnivet cette vengeance immédiate dont il m'avait parlé, et j'étais seul à pouvoir l'y aider efficacement. Mais, cet homme, d'habitude si maître de lui, venait d'être trop complètement bouleversé par un affront, d'autant plus dur à recevoir, qu'il y était moins préparé. La rancune fut la plus forte, et il reprit d'une voix sifflante où vibrait une absolue sincérité: «Oui, une vilenie, je maintiens le mot, et je suis presque heureux d'avoir à le maintenir; car cela me constitue un droit auprès d'elle... Écoute,» continua-t-il en posant sa main sur mon bras et me le serrant à mesure qu'il parlait: «... Je suis donc allé chez Mme de Bonnivet aujourd'hui et aussitôt après le déjeuner. J'étais inquiet. On a beau savoir, des femmes, qu'elles sont comme les chattes, qui retombent toujours sur leurs pattes, et qu'elles gardent à leur disposition de quoi rouler un mari qui les aime, tant qu'elles veulent et comme elles veulent,—tu m'entends?—on a de ces grotesques sollicitudes!... Je tremblais que Bonnivet n'eût fait une scène à sa femme à la suite de l'histoire de Camille, hier au soir... Tu vas admirer ma bêtise, cette fois, et tu ne me reprocheras plus mon manque de cœur. Pour une fois que je lui obéis, à ce pauvre cœur, ça me réussit!... J'arrive donc et je suis reçu dans le petit salon que tu connais par une femme couchée sur une chaise longue, en robe de chambre vaporeuse. Tu vois cela d'ici: une dentelle autour de ses cheveux, juste ce qu'il faut de lumière pour lui donner un charme d'ombre, de fantôme, de tout ce que tu voudras d'idéal et de capable d'ensorceler un amant que l'on va congédier... Écoute encore:—«Vous avez la migraine?» lui demandai-je.—«On l'aurait à moins,» me répondit-elle, et, me regardant avec des yeux que je ne peux pas te rendre, des yeux où il y avait de la haine et de la fureur, mais froides, mais venimeuses:—«Vous en avez de l'audace,» continua-t-elle, «de revenir ici après ce qui s'est passé hier...» Je fus si interloqué de cet accueil, que je ne trouvai pas de réponse. C'était moi qu'elle rendait responsable de l'insulte que lui avait faite Camille!...»

—«C'est un peu fort de café, comme nous disions à l'atelier,» fis-je en riant malgré moi de cette prodigieuse volte-face, et de la mine penaude du pseudo don Juan devant cet étonnant détour de méchanceté féminine. «Entre nous, tu ne l'avais pas volé...»

—«Mais écoute donc,» reprit-il avec plus de violence, «tu me blagueras plus tard et tu auras raison... J'ai cru que j'avais touché cette âme glacée à une place un peu sensible... Je m'étais mis dedans, voilà tout... Ce qu'elle a pu me dire, dans ce quart d'heure, d'infernalement dur et cruel, tu ne te l'imagines pas, et que j'avais très bien su à quoi je l'exposais en permettant à Camille de venir jouer chez elle, et que cela m'avait flatté, naturellement, de mettre mes deux maîtresses en face l'une de l'autre, et qu'elle nous avait reçus, Camille comme une dame, moi comme un homme du monde et que nous nous étions conduits, elle en cabotine, moi en homme de lettres,—elle a osé se servir de ces mots!—et que c'était un coup combiné entre nous, que nous lui paierions, moi ma vanité, elle son insolence; que, d'abord, c'était la dernière fois que sa porte m'était ouverte, qu'elle avait parlé avec son mari,—elle a osé me dire cela encore,—oui, qu'elle lui avait parlé, qu'elle lui avait expliqué l'ignoble procédé de cette fille par des vantardises de ma part, tout aussi infâmes!... Et si tu l'avais entendue, et de quelle voix elle insistait:—«Et ce sera ma première vengeance, puisqu'il paraît qu'elle vous aime, je vais vous renvoyer à elle, et elle vous verra malheureux, et malheureux par moi; car vous le serez, vous le serez!...» Et elle riait du rire aigu que tu sais, et je l'écoutais, moi, le Jacques Molan que tu connais, si épouvanté devant la noirceur d'âme dont ces phrases faisaient preuve, que je ne l'arrêtais pas... Je pourrais te dire, si je posais devant toi, que je m'amusais à l'étudier... Hé! bien! non! En ce moment-là, j'étais paralysé, je ne comprends pas bien par quoi, par exemple. Mais je l'étais... Et, vois-tu Pierre de Bonnivet entrant au milieu de cette scène, et entends-tu le silence du petit salon, entre nous trois? Je te le jure, j'ai eu l'idée de crier à cet imbécile de mari, en ce moment-là:—Vous savez, j'ai été l'amant de votre femme... Je crois que cela m'aurait soulagé! Il en aurait suivi, quoi? Un duel. On en réchappe, et j'eusse été vengé par le déshonneur de cette drôlesse... Et puis le préjugé qui veut qu'on supporte tout plutôt que de vendre une femme qui s'est donnée à vous, même quand elle le mérite, m'en a empêché... Et me voici...»

—«Mais enfin, à quel mobile a-t-elle bien pu obéir?...» m'écriai-je, tellement abasourdi par ce récit que je ne pensais plus à me moquer du contraste entre l'attitude triomphante du Jacques de la veille et la piteuse confession qu'il venait de me faire, haletant, furieux, si bouleversé qu'il avait tout dit pêle-mêle, sans calcul, cette fois, et sans attitudes. C'était l'animal blessé qui crie. «Oui,» répétai-je, «à quel mobile? Elle a été ta maîtresse. Par conséquent elle tenait un peu à toi, que diable!...»

—«Elle tenait à me prendre à Camille,» interrompit-il. «Cela, je l'ai toujours su... Maintenant qu'elle a réussi, je ne l'intéresse plus, c'est encore très naturel... La rancune de l'amour-propre outragé a fait le reste... Je lui ai représenté Camille un instant et elle m'a détesté de la haine qu'elle lui porte. C'est encore très naturel... Elle a trouvé le moyen de tout concilier à la fois: le ménagement envers la défiance de son mari, trop averti maintenant, cette féroce rancune, et, sans doute, son fonds naturel de rosserie, par cette invraisemblable rupture... Mais on ne me met pas à la porte comme cela. J'ai une revanche à prendre et je la prendrai... Tu vas m'y aider, et tout de suite...»