—«Où elle est,» me répondit-il.
—«Chez Tournade?...»
—«Chez Tournade... Après tout, une affaire avec ce drôle, ça me détendrait les nerfs. Et puis la Bonnivet le saurait et ce serait une preuve de plus que j'aime toujours Camille... Je suis tranquille, d'ailleurs. Je vais trouver une lettre d'elle chez moi, me suppliant de la revoir... C'est déjà étonnant qu'elle n'ait pas reparu ce matin...»
Il était redevenu le Jacques Molan des grands jours, le personnage de tant d'aplomb, d'une si imperturbable affirmation personnelle, et dont il émane une étrange autorité. J'y étais désormais réfractaire, pour mon compte. En était-il de même pour Camille? N'allait-il pas réussir et reprendre son empire sur la pauvre amante qu'il avait martyrisée jusqu'à l'avilir? Et alors quelle dégradation pire encore! Cette question que je me posai quand Jacques m'eut enfin quitté, acheva de me noyer d'une telle amertume que ma volonté devint irrésistible de m'en aller, de ne plus les revoir, ni elle, ni lui, de n'en plus rien savoir jamais. Je décidai de partir tout droit pour Marseille et le soir même. Là je prendrais un parti définitif. J'employai ce qui restait de jour à quelques courses indispensables chez le banquier, chez le marchand de couleurs, au bureau des wagons-lits, chez les deux ou trois parents éloignés avec qui j'ai conservé des relations. De temps à autre, je regardais ma montre, et, à la pensée que le temps avançait, une main me serrait physiquement le cœur. J'avais froid d'avance de la solitude où j'allais entrer en quittant la ville où vivait, où respirait mon unique amour. Quel fut mon trouble lorsqu'à six heures et au moment où je me mettais à ma table pour faire honneur à un demi-dîner, dans la salle à manger située au rez-de-chaussée du petit hôtel, j'entendis une voiture s'arrêter à la porte. Le timbre de l'entrée retentit, puis une voix, celle de la personne que j'avais à la fois le plus d'envie et de peur de revoir en ce moment, la voix de Camille Favier!
—«Vous partez?» me demanda-t-elle, quand je vins la rejoindre dans l'atelier où j'avais dit au domestique de l'introduire, «j'ai vu vos malles prêtes dans l'antichambre...»
—«Oui,» lui dis-je, «je vais faire un tour en Italie...» Elle n'avait pas levé son voile, comme si elle avait voulu que je ne pusse pas voir son visage. Ce signe de la honte qu'elle éprouvait au fond d'elle me fut pourtant une douceur. C'était une preuve, après tant d'autres, de cette délicatesse native qui me rendait plus navrante sa chute dans la prostitution, qui me la rendait, elle, plus douloureusement, plus follement chère.
—«Et quand?» me demanda-t-elle de nouveau.
—«Dans une heure vingt-cinq, si le train n'a pas de retard,» dis-je sur un ton de plaisanterie en regardant la pendule qui remplissait de son battement la vaste pièce vide. Nous restâmes tous deux silencieux à écouter ce bruit du temps, ce pas invincible de la vie qui nous avait conduits à cette minute, qui allait nous conduire vers quelles autres minutes, que nous prévoyions si déshonorantes pour elle, si mélancoliques pour moi? Quoique nous n'eussions échangé que ces paroles presque insignifiantes, elle savait que je savais tout. Elle s'était assise, le front dans sa main, et elle reprit:
—«Tant pis. Je voulais vous charger d'une commission pour Jacques...»
—«Laquelle?» fis-je tout tremblant; je prévoyais trop l'horrible confidence. J'ajoutai pourtant: «Si je peux vous être utile en reculant mon départ...»