—«Non», dit-elle avec une énergie singulière. «Ce n'est pas la peine. Il vaut mieux que je ne vous revoie pas, vous non plus. C'était pour lui retourner cette lettre qu'il m'a adressée aujourd'hui, voyez à quelle adresse», et elle me tendit l'enveloppe sur laquelle je pus lire le nom de la rue Lincoln et celui de Tournade, et elle ajouta, d'une voix déjà moins ferme: «Je voulais le prier de ne plus m'écrire, de ne plus me chercher ni là ni ailleurs, puisque je ne suis plus libre...»
Il y eut un nouveau silence entre nous. Elle s'était levée et me tendit la main en me disant:
—«Je lui enverrai la lettre moi-même et par la poste. Ce sera mieux... Allons, Vincent, adieu, et bon voyage. Vous vous souviendrez de moi, n'est-ce pas? Et vous ne me jugerez pas mal... Allons, embrassons-nous, puisque nous nous reverrons Dieu sait quand!...»
Et comme j'appuyais mes lèvres sur sa joue, je sentis, à travers son voile, que cette joue était mouillée de larmes. Il ne se prononça pas une parole de plus entre nous. Je ne trouvai pas une question à lui poser. Elle ne trouva pas une plainte à gémir. Même à des lits de mort bien chers, je n'ai jamais dit un adieu qui m'ait fait plus de mal.
XI
... Oui! le déchirant, le triste adieu! Et faut-il que j'en aie été pénétré de mélancolie jusque dans l'arrière-fonds le plus intime de mon cœur pour qu'en en traçant le récit, j'aie trempé mon papier de mes larmes, et voici que je me sens à peine la force de reprendre ma plume pour ajouter à ce roman réel le sinistre épilogue dont l'ironie suggestive—comme on dit dans le style d'aujourd'hui,—m'a seule décidé à écrire ces pages! Vingt-cinq mois et une si longue absence n'ont pas guéri la secrète blessure. Elle se rouvre, elle saigne encore, à ce seul souvenir de la joue de Camille tout humide de ces vaines larmes sous mon baiser d'ami, le premier et le dernier que j'aie posé sur ce charmant visage à jamais profané. Et, cependant, si l'absence et le silence sont les deux grands remèdes à ces passions sans espoir et sans désir, comme était mon étrange sentiment pour cette pauvre fille, je peux me rendre la justice que je les ai bien sincèrement pratiqués. Et ces vingt-cinq mois m'apparaissent si courts, si courts, en regard de ces quelques semaines passées à suivre, heure par heure, la marche fatale de l'amoureuse déçue vers le désespoir et le reste,—sans essayer de l'empêcher. Récapitulons-les, pourtant, ces deux années, pour mémoire, et aussi pour me prouver que je n'ai pas trop à trop en regretter l'emploi. Ce fut d'abord, et le soir même, la fuite précipitée vers Marseille, puis, dès le lendemain, le départ pour l'Italie, par mer, sur un des bateaux qui touchent à Bastia en dix-huit heures, et de là vont à Livourne. J'ai toujours préféré cette façon d'entrer dans la chère Italie, sans étapes et d'un trait, outre que, dans la circonstance, ce voyage coupait court à une possibilité quelconque de télégrammes ou de lettres, au moins pendant une demi-semaine,—du dimanche au jeudi. Camille Favier allait-elle quitter Tournade et reprendre son joug de maîtresse de Jacques, ou bien non? Ce dernier allait-il donner suite à cet absurde projet d'un duel avec son nouveau rival? Ne pousserait-il pas la folie de l'amour-propre humilié jusqu'à s'arranger pour avoir, au contraire, une affaire avec Pierre de Bonnivet? Autant de problèmes que je voulais ne plus me poser, tant j'étais las. Dieu! que j'étais las! Entre parenthèses, j'eusse eu grand tort de me les poser, car pour parler comme mon ami Claude qui citait avec tant de délice une phrase de Beyle sur l'exécution capitale d'un de ses héros «tout se passa simplement, convenablement...» J'ai su ce détail depuis, mais beaucoup plus tard. Sur le moment, je demeurai dans une incertitude que j'eus la sagesse de prolonger. Seulement quatre mois après, ouvrant par hasard un journal français, dans un hôtel de Pérouse, j'y lus que Mlle Camille Favier allait être doublée par Mlle Berthe Vigneau dans le principal rôle de la comédie de Dorsenne, et d'un, comme disait encore Molan,—que le dit Molan lui-même publiait un recueil de ses pièces de théâtre avec une préface inédite, et de deux,—qu'un cheval de M. Tournade, Butterfly, avait gagné je ne sais quel prix de course, et de trois,—enfin, que l'on remarquait, à un five o'clock très réussi chez M. de Senneterre, Mmes X..., Y..., Z... et de Bonnivet, et de quatre,—toutes nouvelles piquées dans cet unique numéro du journal comme des grains de raisin dans un pudding. Elles suffisaient pour me prouver que ce coin de monde, comme tous les coins de monde, était toujours pareil à lui-même, et la rassurante lacune de gros événements. Mais, de mon côté, ne venais-je pas de m'imiter moi-même en copiant d'abord à Pise un morceau de la fresque de Spinello Aretino sur Saint-Éphèse, puis à Prato la Salomé de Fra Filippo Lippi, pour continuer par une étude d'après le Piero della Francesca d'Arrezzo, cette extraordinaire Invention de la Sainte-Croix? Et maintenant je me préparais à gagner Ancône par Foligno, puis Brindisi, pour m'en aller à Athènes et à Olympie repaître de nouvelles visions le plus insatiable et le plus stérile des dilettantismes. Quand je songe à cet acharné travail de vaine culture, je me redis toujours une autre phrase que Dorsenne citait toujours, celle-là, cette exclamation de Bolivar mourant, si poignante de lassitude: «Ceux qui ont servi la Révolution ont labouré la mer!» Et ceux qui ont servi l'art, comme je l'ai servi, ont-ils accompli une besogne plus utile? Alors, quoi?...
Alors quoi? J'imagine que Bonaparte, Talleyrand, Bernadotte, et tant d'autres, auraient eu un sourire d'un profond mépris pour le révolutionnaire agonisant qui n'avait su pêcher aucun trésor dans la grande eau trouble de la politique, et moi je n'ai qu'à penser aux deux petites scènes qui ont déterminé cette crise aiguë de ma mémoire, pour que je me jette à moi-même un sourire non moins méprisant. Pourtant, ai-je été dupe de m'enivrer de beauté antique, comme j'ai fait en Grèce, et de lumière? Ai-je été dupe, une fois revenu, de tout préparer pour un séjour plus long en Orient et de reprendre le chemin de l'Égypte et de l'Asie-Mineure au mois d'octobre, afin d'y commencer cette suite de tableaux sur Notre-Seigneur évoqué dans son vrai milieu de nature, qui serait l'œuvre définitive de ma maturité, si un autre ne m'eût devancé? Le hasard avait empêché qu'entre ces deux voyages je rencontrasse Jacques et Camille. J'avais su seulement que cette dernière était de plus en plus célèbre, et quant à lui, il s'était marié. Il s'était décidé à cueillir enfin la poire mûre, comme il m'avait dit au cercle, dans notre lointain dîner, et il l'avait cueillie dans de très sages conditions. Il avait épousé une veuve d'à peu près son âge, extrêmement riche et sans enfants, de quoi faire à sa maturité un intérieur de luxe cossu et «sans copie». De quel accent il disait ces mots autrefois! Mais comme il n'avait pas daigné ajouter un mot d'amitié à la lettre de faire-part qui m'annonçait son mariage, moi non plus je ne lui avais pas écrit. Cette suppression absolue de rapports entre nous ne me permettait guère de m'attendre à le voir entrer, comme il fit l'autre jour, dans mon atelier, un peu marqué, mais à peine, l'œil aussi fin, la bouche aussi railleuse, toujours charmant de tournure et de façon. Il m'eût quitté la veille qu'il ne m'eût pas tendu la main avec plus de cordialité gaie, et, tout de suite, sans attendre de mes nouvelles:
—«Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te revoir... Quand viendras-tu dîner à la maison, que je te présente à Mme Molan? Tu verras. J'ai encore eu de la chance à cette loterie du mariage... Je suis sûr qu'elle te plaira beaucoup. Et quant à toi, elle sait combien je t'aime. Mais oui. Mais oui. On ne se rencontre plus. Ce n'est pas une raison pour s'oublier... Et qu'es-tu devenu depuis que nous n'avons bavardé ensemble? Deux ans! Il y a deux ans! Comme ça vous pousse! J'ai su que tu étais allé en Orient. J'ai eu de tes nouvelles par Laurens, le consul du Caire. Tu vois, je t'ai suivi de loin... Et, dis-moi,» reprit-il après que je lui eus répondu avec quelque embarras. Ces subites cordialités, après de telles traces d'indifférence, me déconcertent toujours un peu. «Oui, dis-moi. Est-ce que tu as revu Camille Favier?...»
—«Moi?» m'écriai-je, et je me sentis rougir sous son regard indulgemment ironique, «jamais. Pourquoi me demandes-tu cela?...»
—«Ah! Daisy» me dit-il, en riant cette fois d'un rire gai qui découvrit les blanches palettes de ses dents demeurées intactes et sans un point d'or malgré la quarantaine approchante, «décidément, pâquerette vous êtes née et pâquerette vous mourrez...»