—«Je te comprends de moins en moins,» lui dis-je impatienté.

—«Comment? Elle te plaisait. Tu lui plaisais. Elle a pris amant sur amant, depuis Tournade: Philippe de Vardes, Machault, Roland de Brèves, tout le monde, pour finir par le petit duc de Lautrec qui dépense, pour elle, deux cent mille francs par an, et tu n'y es pas retourné!... Il est dit,» continua-t-il avec plus de malice encore dans le fond de ses yeux, «que vous ne vous reverrez jamais que sous mes auspices!... Te rappelles-tu notre dernière conversation et que je t'ai demandé d'aller chez elle en ambassade et que tu as refusé? Hé bien! c'est d'une autre ambassade auprès d'elle que je voudrais te charger. Refuses-tu encore cette fois?»

—«Cela dépend de l'ambassade,» répondis-je sur le même ton de plaisanterie.

—«Hé! c'est tout littéraire,» reprit-il toujours gaiement. «Ce n'est pas que j'ai à craindre la jalousie de ma femme. Nous ne sommes pas des amoureux, elle et moi. Nous sommes des associés de la vie, et elle est assez intelligente pour comprendre que les infidélités d'un homme tel que moi sont sans conséquences... Mais j'ai horreur en toutes choses des revenez-y... et en amour surtout! Bref, voici ce dont il s'agit. Tu te souviens de Mme de Bonnivet et des jalousies de Camille?...»

—«La reine Anne?» interrompis-je, «est-ce que tu voudrais aussi m'envoyer chez elle? Ce serait complet...»

—«Non», fit-il, «celle-là, c'est coupé et bien coupé. Sais-tu qu'elle est devenue veuve et qu'elle se remarie dans quinze jours avec un des Candale, un vrai. Elle n'aura plus à craindre les rectifications des vrais Bonnivet maintenant, et la voilà dans la crème de la crème... Toujours ma chance: elle va de plus en plus être d'un monde dont je ne suis pas, et je ne la rencontrerai jamais... Ah! la coquine! M'avait-elle mordu? Ai-je assez eu pour elle ce que les filles appellent si joliment un grattin?... Je l'ai tellement eu, et toute cette histoire s'arrangeait si bien, ces jalousies de Camille, la scène de l'appartement, celle du salon, ma foi, la pièce était toute composée et je l'ai écrite... Une espèce d'Adrienne Lecouvreur, mais moderne. Je l'ai lue à Fomberteau. Il est de mon avis, c'est ce que j'aurai fait de mieux... Ah! On verra si ses cent mille francs de rente ont aveuli Jacques Molan... C'est pourtant vrai qu'en me rangeant des voitures je me suis juré de ne plus jamais écrire, et c'est bien la seule exception que je ferai à cette règle. Passé quarante ans, on se répète, quelque génie qu'on ait, et, se répéter, c'est se survivre. Quand on ne doit pas se surpasser, il vaut mieux se taire... Je rêve, moi, la fin de Shakespeare et de Rossini. Oh! d'un très petit Rossini et d'un plus petit Shakespeare. Mais on fait ce qu'on peut, et je veux en rester sur mes vingt volumes... Et puis, ça été plus fort que moi. Ce sujet m'a pris, et la pièce est faite. Je te le répète, c'est la dernière!...»

—«Tu as fait une pièce sur cette histoire?...» interrompis-je. «Malheureux, que va dire Mme de Bonnivet?»

—«Que je n'ai aucun talent,» dit-il. «Avec les femmes du monde, c'est très simple. Vous figurez dans leurs salons, vous êtes un grand homme. Vous n'y paraissez plus. Vous ne valez pas les trois louis d'une première loge... C'est te dire le cas que je fais des éloges ou des critiques de Bonnivette. D'ailleurs, il faut croire que l'espèce pullule aujourd'hui. Ma femme a déjà reconnu dans le personnage trois de nos amies... Ainsi...»

—«Et Camille? Camille dont cette aventure a été le roman, le triste et vrai roman, est-ce que tu n'as pas pensé à ce que tu lui faisais, en transportant son aventure toute chaude de la vie sur la scène?...»

—«Voilà précisément le hic,» répondit-il en hochant la tête, «c'est tellement sa vie et sa personne... Il n'y a qu'elle qui puisse me jouer ce rôle-là... Et je ne sais pas comment rentrer en rapports avec elle. C'est une étrange créature. Rien ne s'efface dans cette fille. Croirais-tu qu'il y a quelques semaines, elle a parlé de moi à un de nos amis communs, avec une amertume!... Si je lui écris, elle est capable de ne pas ouvrir ma lettre. Il faudrait que quelqu'un allât lui proposer le rôle, devant qui elle n'eût pas d'amour-propre. J'ai bien pensé à Fomberteau. Mais nous ne sommes plus très bien ensemble depuis mon mariage. Il m'a reproché de m'être vendu. Quelle bêtise!... Camille et lui sont d'ailleurs brouillés depuis je ne sais quel feuilleton. Oh! elle est devenue très grande artiste, maintenant... Alors, je suis venu chez toi tout de go, pour te demander ce service!...»