[7] On trouvera toutes ces paroles et les airs adaptés dans le Nouveau Traité de chasses à courre et à tir, publié par MM. de Chaillou, de La Rue et de Cherville, dans l'Encyclopédie des chasses (Goin, éditeur).
VI
LE DÉNOUEMENT
Heureusement pour le bon renom de l'infortunée Hilda,—et, ajoutons-le, pour celui même de son insulteuse,—le moment de la chasse était trop critique. L'intérêt du parti à prendre absorbait l'attention des divers membres de l'équipage de Montarieu, réunis en conciliabule autour de La Tour-Enguerrand. La violente algarade de l'ancien mannequin ne fut donc remarquée par aucun d'eux. Il y avait, dans les voitures, une vingtaine de personnes, des Parisiennes pour la plupart, et des Parisiens, qui n'eussent pas manqué, si l'écho des paroles prononcées par la femme exaspérée leur fût arrivé, d'en aggraver encore le caractère, déjà si grave. Le jour même, et de par leurs soins, eût circulé, à travers les salons et les cercles, le «potin» le plus meurtrier. Ces personnes étaient toutes occupées à causer avec les cavaliers, en train de piaffer auprès des victorias et des landaus. On pense bien, pourtant, qu'à deux au moins des spectateurs et des spectatrices, cette petite scène n'avait pas échappé. L'un était John Corbin, l'autre était Louise d'Albiac. Le fidèle cousin se trouvait tout à côté de la veuve quand l'atroce injure avait été prononcée. Il en était demeuré comme paralysé d'horreur, sans qu'un mot, sans qu'un geste trahît son impression. Il sentait trop bien qu'une dispute, à cette seconde, avec une créature capable de pareils procédés, risquait d'aboutir au plus irréparable scandale. Mlle d'Albiac, elle, n'avait pas entendu tous les termes de la phrase proférée par Mme Tournade. Elle n'avait surpris—avec quel frémissement!—que les flétrissantes syllabes: maîtresse... Tout innocente qu'elle fût, elle n'avait plus sa mère. C'est dire que, vivant beaucoup dans la société des amis de son père, elle avait écouté trop de libres propos, pour être une ignorante. Elle avait vu, sous l'insulte, le visage de Hilda se décomposer, comme si elle allait s'évanouir, et Jules de Maligny ne rien trouver à répondre. Un nouvel incident redoubla aussitôt le mystère de l'énigme pour sa curiosité épouvantée. Mme Tournade était remontée dans sa voiture, partie au grand trot de ses deux chevaux, et Maligny s'était rapproché de Hilda. Ils avaient poussé leurs montures à quelque distance, visiblement, afin d'être hors de portée. Là, le jeune homme avait commencé de parler, en proie lui-même à une si vive colère qu'il avait à peine surveillé ses gestes et moins encore sa physionomie contractée, convulsée presque. La pauvre écuyère l'écoutait sans répondre. Elle était devenue, de si pâle, toute rouge, puis, de rouge, mortellement pâle. Louise d'Albiac avait pu observer que ses mains tremblaient au point de retenir malaisément ses rênes. Sur quoi, et comme La Tour-Enguerrand, abordé par un piqueur, venait de crier:
—«Le cerf est retrouvé, messieurs... Lathuile nous attend... Il a fait rallier au gros de la meute... Ecoutez...» La trompe avait sonné l'air célèbre: «Il va là-haut!... Rallie là-haut! rallie là-haut!...» Et, en un clin d'œil, tous les cavaliers étaient repartis. Jules de Maligny, quittant Hilda brusquement, s'était mêlé à la troupe de ceux qui galopaient à la suite du prince. Il avait plongé dans la forêt, sans se retourner, cette fois, pour appeler d'Albiac et sa fille, trop évidemment préoccupé du désir d'échapper à une nouvelle explication avec son interlocutrice. Le tout avait été si rapide, que Louise aurait cru avoir rêvé. Mais non. Sa rivale était toujours là, immobile, les yeux fichés en terre, véritable image du désespoir. A côté d'elle, se tenait, non moins immobile, l'étrange figure du cousin. Mlle d'Albiac en avait été trop frappée déjà pour ne pas avoir demandé qui était ce phénomène au profil tout ensemble falot et tragique, avec son nez infini et son énorme balafre en bourrelet sous la visière de sa casquette. Et une troisième conversation s'était engagée, qu'elle n'avait pas plus entendue que les deux autres et qu'elle avait suivie de loin avec le même intérêt passionné.
—«Que vous a-t-il dit, Hilda?», avait interrogé Corbin en anglais. «Vous a-t-il demandé pardon de l'infamie qu'il a suggérée à cette abominable Mme Tournade?»
—«Ne croyez pas cela, John, avait répondu Hilda. «Il n'est coupable de rien. Il ne lui a rien suggéré. C'est moi, entendez-vous, c'est moi qui ai tout mérité.»
—«Vous?», interrompit Corbin. «Est-ce votre faute si cette hideuse Jézabel—que vous aviez raison, de l'appeler ainsi!—a voulu monter un cheval trop bon pour elle, et si elle a eu peur?...»
—«Je n'avais pas le droit de faire ce que j'ai fait!...» répondit Hilda. «Si mon père s'en doutait, jamais il ne me le pardonnerait, et vous-même, quand vous le saurez... Cette femme m'avait parlé si durement! J'étiais si jalouse de l'avoir vu, lui, parler avec Mlle d'Albiac!... J'ai poussé mon cheval pour le rejoindre, d'abord, puis quand j'ai vu qu'elle avait peur, j'ai poussé le sien aussi. Nous sommes parties à fond de train, malgré ses cris... Je l'ai fait galoper ainsi, je ne sais plus combien de temps. Je n'ai pas cru qu'il y eût danger, mais elle l'a cru... Alors, elle a pensé que j'avais voulu me débarrasser d'elle, la faire se blesser, se tuer peut-être, parce que j'aimais M. de Maligny. Elle ne pouvait pas ne pas le croire... Elle le lui a dit, et puis elle nous a insultés grossièment, brutalement. Elle était justifiée de m'accuser et lui justifié de me parler comme il vient de me parler... J'étais coupable. Je n'ai rien trouvé à répondre.»