—«Il a osé vous adresser des reproches?» dit John, avec un ton de révolte passionné. Et il insista: «Des reproches? A vous? Lui? Lui?... Vous, coupable? Vous?... Vous?... Ah!...»
—«Soyez juste, John...» répondit vivement Hilda. «Que vouliez-vous qu'il pensât?... On parle de son mariage avec Mme Tournade. Vous le savez bien, qu'on en parle. Vous-même, vous m'avez répété les propos de Mme Mosé et de M. de Candale. Lui aussi, il sait qu'on en parle. Il me voit me conduire comme tout à l'heure, que doit-il supposer? Que j'ai voulu lui faire manquer ce mariage. Il ne m'a pas dit autre chose... Il me méprise, et il a raison de me mépriser...»
—«Dominez-vous,» repartit le cousin, d'une voix basse et saccadée, cette fois... «Je vous en conjure... A tout prix, retenez vos larmes... On vient vers nous...»
Son rude et sombre visage s'était crispé davantage en prononçant ce nous, qui enveloppait une menace redoutable. En effet, les personnes qui s'approchaient du groupe formé par Corbin et miss Campbell n'étaient autres que Louise et son père. Mlle d'Albiac n'avait pas pu supporter plus longtemps l'agonie d'incertitude où la jetaient tant d'indices multipliés coup sur coup, depuis qu'elle avait reçu cette funeste lettre anonyme, glissée là, dans la petite poche de sa jaquette. Elle avait emporté l'infâme billet sur elle avec l'idée tour à tour de le montrer à son père—et à Maligny. On sait quel scrupule l'avait empêchée de parler à l'un. On devine quelle pudeur l'avait retenue vis-à-vis de l'autre. Elle touchait, par moment, l'enveloppe de sa main et la faisait craquer, comme pour se prouver de nouveau la réalité d'une dénonciation que les incidents de ce début de chasse corroboraient d'une manière cruellement significative. Quand elle eut vu Jules disparaître après ce double entretien, d'abord avec Mme Tournade, puis avec miss Campbell, et le cousin de celle-ci s'expliquer sur un ton si évidemment passionné, le besoin d'apprendre quelque chose de plus positif fut le plus fort.
—«Comment trouvez-vous le cheval que monte cette miss Campbell?» avait-elle demandé à son père.
—«C'est une très belle bête,» répondit d'Albiac. «Mais si on la traite souvent comme aujourd'hui, elle sera bientôt claquée.»
—«J'en aurais bien envie,» reprit Louise, «Ma jument commence à être fatiguée. Elle n'est guère amusante, au lieu que ce cheval-ci...»
—«Tu en aurais envie?» fit le père. «Hé bien! il faut d'abord savoir s'il est vendu ou non à cette Mme Tournade, qui n'en a pas paru très satisfaite, entre nous... Ce n'est pas une raison... Je vais le demander...»
Et d'Albiac avait poussé sa propre monture en avant, suivi de la jeune fille, toute troublée du succès immédiat de sa ruse. Qu'allait-elle dire à cette étrangère, vers laquelle sa jalousie lui faisait faire ainsi les premiers pas? Cette démarche, si ingénieusement suggérée, ne tromperait certes pas celle qui en était l'objet. Aussi, le cœur de Louise battait-il très fort sous son corsage, tandis qu'elle entendait son père, qui connaissait un peu John Corbin, demander à ce dernier qu'il voulût bien le présenter à miss Campbell. La jeune Anglaise, de son côté, restait à ce point saisie de cette intervention de sa rivale, qu'à peine trouva-t-elle le souffle pour répondre à la question de d'Albiac:
—«Mais oui, monsieur, ce cheval est à vendre, comme ces deux-ci...» Elle montrait le cheval de son cousin et celui de Mme Tournade, encore sellé et tenu en main par Dick. «Nous les avons amenés pour les présenter à une dame qui les a trouvés trop chauds...»