—«Il y a un moyen bien simple de savoir si le cheval me conviendrait, papa,» dit Louise d'Albiac. Sa voix n'était guère moins émue que celle de l'autre, tandis qu'elle énonçait cette nouvelle phrase dont le résultat devait être, inévitablement, un tête-à-tête avec cette inconnue, d'un milieu si différent du sien. Un tête-à-tête?... Et pour se dire quoi?... «Oui,» insista-t-elle, «Nous n'avons qu'à demander à mademoiselle et à monsieur de suivre quelques instants la chasse avec nous...»
John Corbin eut, sur les lèvres, une exclamation qu'il n'osa pas proférer, tant le regard de Hilda se fit impérieux pour lui ordonner le silence. Elle-même avait repris son sang-froid. Elle répondit, sans aucun tremblement dans son accent:
—«Nous vous accompagnerons, mon cousin et moi, avec le plus grand plaisir, mademoiselle... Dick, mettez une selle d'homme sur ce cheval-ci. Vous le monterez, Jack, M. et Mlle d'Albiac pourront se rendre compte, ainsi, de ce que font les deux bêtes à la trompe et aux chiens...»
Quelques minutes plus tard, les quatre chevaux partaient au petit galop dans la direction indiquée par les aboiements lointains de la meute. La ruse imaginée soudain par Louise d'Albiac, pour s'assurer un entretien d'un caractère si fantastiquement exceptionnel, avait réussi. L'événement qu'elle avait prévu se produisait, tout naturellement. Son père se tenait à quelques mètres en arrière avec Corbin, dont il étudiait la monture, tandis que les jeunes filles trottaient à côté l'une de l'autre. Elles se taisaient, également désireuses d'une explication, que toutes les deux sentaient si délicate, si difficile, presque impossible. Elles se regardaient à la dérobée. Chacun de ces regards augmentait la singulière et irrésistible fascination qui les avait attirées l'une vers l'autre, alors que leur rivalité auprès d'un même homme eût dû, semblait-il, s'exaspérer jusqu'à la haine, étant donnée, surtout, la diversité de leurs conditions. Mais non. Plus elles s'examinaient réciproquement, plus l'indéfinissable et profonde identité de leurs natures se révélait par un inexprimable attendrissement. Elles se trouvaient envahies et comme dominées par une instinctive confiance. Dans des circonstances si faites pour qu'elles se déplussent, elles se plaisaient l'une à l'autre, par toutes sortes de ces petits détails où s'alimentent, à une première rencontre, les aversions ou les sympathies innées. C'est un geste, c'est un tour de tête, c'est la ligne d'un sourire... Ce sont des riens, mais dans lesquels est empreint ce mystère de la personne, des divers principes de répulsion ou d'affection, le plus puissant, parce qu'il est le plus intime... Elles allaient, poussant à une allure égale leurs chevaux assagis par la course déjà fournie, et dont les sabots froissaient, dans un rythme doux, comme un tapis feutré de feuilles sèches et d'herbes jaunies. Elles avaient pris une des lisières de l'avenue pour avoir un peu d'ombre, le soleil, déjà haut dans le ciel, et dégagé des nuages du matin, remplissant, maintenant, la chaussée d'une plus dure lumière. Elles pouvaient, à quelques mètres derrière elles, entendre les voix indistinctes des deux cavaliers qui les suivaient. Le fidèle John avait interprété le regard de Hilda comme un ordre de ne pas troubler le tête-à-tête si évidemment cherché par Mlle d'Albiac. Il avait donc engagé le père dans une de ces discussions hippiques où les vrais amateurs de chevaux oublieraient que leur maison brûle et que l'on assassine leur femme. Une fanfare éclatait de temps à autre dans les profondeurs du bois, tantôt lointaine, puis plus rapprochée. Des voitures croisaient les deux jeunes filles, ou bien d'autres cavaliers et d'autres amazones, précipités dans la même direction... Encore dix autres minutes et les deux rivales auraient rejoint le reste de la chasse, et elles ne s'étaient rien dit. Ce fut Louise d'Albiac qui commença, brusquement:
—«Miss Campbell, je ne vous connais pas, et vous ne me connaissez pas... Il faut que je vous parle. Il le faut... Mais je veux de vous une promesse... Jurez-moi sur ce que vous avez de plus sacré au monde, sur votre mère, que jamais personne»—elle souligna ce mot—«ne saura rien de ce que je vous aurai dit...»
—«Je n'ai plus ma mère, mademoiselle,» répondit Hilda, avec une angoisse dans les prunelles. Qu'allait-elle devoir écouter qui achèverait, peut-être, de lui percer le cœur? Elle ajouta, pourtant: «Je vous le promets sur sa mémoire.»
—«Merci...» reprit Louise, sans oser regarder sa compagne, tant elle se rendait compte qu'elle osait une action énorme, et comme si elle éprouvait le besoin de s'en justifier, non seulement à ses propres yeux, mais à ceux de l'autre, elle continua: «J'ai pris un prétexte, tout à l'heure, pour avoir avec vous une explication, si en dehors de toutes les habitudes, si folle, qu'elle me fait peur... J'ai une excuse, cependant, du moins auprès de vous. Je crois qu'en provoquant cette explication, je vous rendrai un service... Hier,» acheva-t-elle en baissant la voix, «j'ai reçu une lettre anonyme sur vous, miss Campbell.»
—«Sur moi?» fit Hilda, «Une lettre anonyme? Ah!», gémit-elle, «c'est de cette abominable femme...»
Aucun nom propre n'avait échappé à ses belles lèvres frémissantes et, cependant, l'entretien allait se poursuivre comme si ces syllabes, détestables pour l'une et pour l'autre: «Madame Tournade», avaient été jetées distinctement aux échos de la forêt. A de certains moments, la vérité a comme une force impérative devant laquelle les plus sages prudences ploient et les plus simples convenances, toutes les timidités et tous les scrupules. Qu'une jeune fille du monde, comme Mlle d'Albiac, ne défendît pas à tout prix le secret le plus intime de son cœur contre la curiosité d'une autre jeune fille dont elle ne savait rien, sinon son excentrique métier et qu'elle avait peut-être un mystère coupable dans sa vie, cela tenait du prodige. Louise elle-même devait bien souvent se demander, plus tard, quelle suggestion, aussi impulsive que celle du somnambulisme, lui avait aussitôt arraché cette réponse, implicite aveu de la tragédie intérieure qui la bouleversait:
—«Moi aussi, j'ai pensé que c'était cette femme. Mais comment a-t-elle eu l'idée de l'écrire, si...» Elle allait ajouter: «S'il n'y a jamais rien eu entre cet homme et vous?...» Elle s'arrêta devant la brutalité d'une pareille phrase, et, avec une rougeur à ses joues, pareille à celle qui envahissait le visage de Hilda, elle dit: «Miss Campbell, je vous répète que je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez. Mais j'ai senti, quand je vous ai vue, que je ne pourrais pas croire de vous ce dont vous accusait cette lettre... Enfin, j'ai confiance en vous. J'ai un extrême intérêt,» insista-t-elle avec une énergie singulière, «à savoir qui est vraiment M. de Maligny. Si j'apprenais de lui ce que prétend cet affreux billet, qu'il est capable de faire la cour à plusieurs personnes à la fois, je cesserais de l'estimer, et, pour moi, ne plus estimer, c'est...» Elle s'arrêta encore. Puis, passionnément: «Si c'est Mme Tournade qui m'a écrit cette lettre, pourquoi l'a-t-elle fait? Elle veut épouser M. de Maligny, prétend-on. C'est donc vrai, et elle croit que vous avez le droit de l'en empêcher. Qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'elle croit, et pourquoi le croit-elle?»