—«Je ne devrais peut-être pas vous repondre, mademoiselle,» dit Hilda en hochant de la tête avec l'orgueil un peu sauvage qui la rendait farouchement jolie. Toutes sortes de cordes avaient été touchées dans la jeune fille pauvre, et de modeste origine, par cet étrange appel de la jeune fille noble et riche. La loyale Anglaise avait été émue et reconnaissante de cette simple manière de s'adresser à sa loyauté. Ses compatriotes ont une expression: le fair play,—notre franc jeu, mais plus solennel,—qui définit tout le prix qu'ils attachent à cette sorte de procédé. Elle n'eût pas été de son pays, si elle n'eût pas été sensible à cette loyauté. D'autres phrases lui avaient percé le cœur. L'évidence des roueries de celui qu'elle avait mis si haut l'accablait. Elle ne l'en aimait pas moins. Elle voyait déjà, dans la réponse à donner à sa rivale, un moyen d'abord, de se disculper des reproches qu'il lui avait adressés tout à l'heure,—un moyen, surtout, de prouver cet amour à ce perfide et charmant Jules. Quoique ni son père ni sa mère ne fussent inscrits au livre du peerage et du baronetage, cette vivante histoire de l'admirable aristocratie britannique, elle était une patricienne, au plus haut degré, par la noblesse instinctive du cœur, ce que Henri Heine appelait: «la magnifique façon de sentir». Tout naturellement, pour les âmes de cette qualité, aimer c'est se sacrifier. Dès là minute où elle s'était rencontrée en face de Mlle d'Albiac, on s'en souvient, elle avait commencé de se dire: «Si seulement c'était elle qu'il m'eût préférée, elle seule!...» Dans cette intuition, à la fois lucide et inconsciente, le privilège des femmes vraiment prises, elle avait entrevu quelle influence bienfaisante pourrait avoir sur le jeune homme si faible, si incertain, un mariage avec une créature de cette finesse et de cette distinction... Et voici que le romanesque projet de la lui donner, puisqu'elle-même ne pouvait pas être à lui, s'ébauchait dans sa pensée. Voici qu'aussitôt conçu, ce projet s'exécutait sans qu'elle s'en rendît presque compte, dans un de ces élans de générosité spontanée devant lesquels il faut répéter le cri sublime et déchirant de Lear à sa Cordelia: «Sur de tels sacrifices, ma Cordelia,—les Dieux eux-mêmes jettent de l'encens.» Ne craignons pas d'évoquer, toujours et toujours, le grand poète d'outre-Manche à l'occasion d'une des plus exquises d'entre les fleurs poussées au vent des landes et des falaises de là-bas. Et elle disait:—«Je préfère vous avoir parlé, sans discuter si vous avez le droit de m'interroger. Oui, il existe entre M. de Maligny et moi, mademoiselle, un lien que vous ne saurez point par lui, que cette Mme Tournade n'a pas pu savoir... Il y a six mois, je ne le connaissais pas. J'étais seule à cheval, au Bois de Boulogne, dans une allée très déserte, le matin. J'étais descendue pour arranger ma selle dont la sangle se détachait. J'ai été attaquée par un homme armé qui m'aurait tuée. M. de Maligny passait. Il a sauvé ma vie au péril de la sienne. Vous verrez encore, à sa main droite, la cicatrice de la blessure qu'il s'est faite en saisissant la lame du couteau de ce brigand... Voilà l'histoire de nos rapports, mademoiselle, et c'est le secret de l'affection que je lui porte... J'ignorais, avant aujourd'hui, que cette affection eût été calomniée. Il paraît qu'elle l'a été. J'en suis d'autant plus peinée que M. de Maligny a été, avec moi, d'une réserve irréprochable... Nous sommes sortis souvent au Bois ensemble à cheval, comme cela m'arrive, d'ailleurs, sans cesse, avec les clients de mon père. Il s'est toujours montré aussi respectueux que les plus respectueux... Ces promenades, sans doute, auront été rapportées à Mme Tournade,—ou à quelqu'un d'autre. Car je répugne quand même, en y réfléchissant, à croire qu'une personne de sa condition ait pu, sur de tels indices, calomnier une jeune fille qui n'a au monde que son honneur...»

—«Je vous crois, miss Campbell,» répondit Louise d'Albiac. L'accent dont Hilda avait prononcé le mot «honneur» était si sincère, si émouvant qu'elle ne doutait plus. Pourtant, elle reprit, avec une nouvelle et visible hésitation: «Oui, je vous crois et je vous prie de m'excuser si je vous ai forcée de me parler... Mais je voudrais que vous me permettiez de vous poser une question encore...»

—«Toutes celles que vous voudrez, mademoiselle,» fit Hilda... «Si je ne peux pas répondre, je vous dirai que je ne peux pas répondre...»

—«Hé bien!» interrogea Louise, les paupières baissées sur les yeux, comme si elle avait honte de cette inquisition presque insultante maintenant, «s'il en est ainsi,—et remarquez que je suis sûre qu'il en est ainsi,—tout à l'heure, pourquoi vous êtes-vous disputée avec lui?...»

—«Je ne me suis pas disputée avec lui,» répondit Hilda. «M. de Maligny avait recommandé très gracieusement notre maison à Mme Tournade. Il a été fâché que j'aie amené à cette dame un cheval trop chaud pour elle. Il me l'a dit vivement, parce qu'elle venait elle-même de le lui reprocher vivement, comme s'il en était responsable... Sur le moment, j'ai été, moi aussi, un peu fâchée... J'avais tort et c'était lui qui avait raison. Notre métier est de contenter les clients, et, par conséquent, de leur procurer les chevaux qu'ils demandent, ou bien de les prévenir quand nous ne les avons pas... Il est vrai qu'avec mon cousin et moi cette bête est si sage... Vous allez en juger vous-même. Jack, voulez-vous venir?»

Elle s'était retournée pour interpeller ainsi l'écuyer qui, en quelques secondes et avec deux foulées de galop, fut auprès de sa cousine.

—«Mlle d'Albiac désire voir de plus près le cheval, Jack,» dit-elle. «Le mieux serait que vous fissiez quelques pas ensemble...»

La volonté exprimée par cette petite phrase était trop formelle pour que Mlle d'Albiac s'y méprît. Hilda désirait que leur explication en demeurât là. Elle mettait, entre elles deux, un témoin, dont la présence rendait toute nouvelle question impossible. La délicate écuyère n'avait plus affaire à une Mme Tournade, à une parvenue, d'une sensibilité aussi pauvre que l'étoffe de ses robes était riche. Le cœur de Louise était vraiment celui d'une demoiselle, comme nos pères disaient si joliment encore, il y a cent cinquante ans[1]. Pour rien au monde, elle n'aurait accepté de demeurer, avec une rivale, en reste de délicatesse. Elle dit, à voix très haute, un: «Je vous remercie, miss Campbell,» auquel un regard d'une infinie douceur donnait sa vraie signification; et elle commença d'aller en avant avec Corbin, tandis que Hilda galopait avec d'Albiac,—interversion de rôles qui ne dura guère. Un groupe de chasseurs apparaissait dans l'avenue. Avec quel battement de cœur les deux jeunes filles reconnurent aussitôt, parmi ces arrivants, la silhouette de leur commun ami! Elles auraient pu dire: de leur commun bourreau. Mais celle qui eût été la plus justifiée de flétrir la féroce frivolité de Jules venait de le défendre si tendrement contre la plus méritée des accusations, et l'autre de croire si complètement, si complaisamment, à cet éloge. Si la magnanime Hilda eût gardé un doute sur le succès de son héroïque mensonge, elle l'aurait perdu, rien qu'à voir de quelle physionomie, transfigurée par le témoignage de sa rivale, Mlle d'Albiac abordait Maligny. Il avait, au contraire, lui, dans les prunelles, un regard de défiance, qui fut, pour la pauvre petite Anglaise, l'affront suprême. Sa première idée, en constatant que les d'Albiac avaient fait sa connaissance, à elle et à Corbin, était donc un soupçon! Il allait faire pire. Lui aussi, un coup d'œil lui suffit pour se rendre compte des sentiments avec lesquels Louise s'avançait de son côté. Ils commencèrent de causer. Elle était trop délicate pour lui raconter la confidence faite par Hilda. Mais tout son être trahissait une admiration dont, si fin qu'il fût, il ne discerna pas la cause. Il l'attribua, le fat, à la joie d'avoir vu Mme Tournade partir et très ridiculement. Deux ou trois interrogations prudentes lui firent croire que Hilda n'avait pas osé parler de lui. Il jugea qu'il avait eu raison de la traiter ainsi qu'il avait fait. Elle se tenait, du reste, à l'écart, comme honteuse et intimidée. Elle avait retenu sa bête et dit à Corbin de rester auprès d'elle. Pour se donner une contenance, peut-être pour empêcher le brave garçon de toucher à sa blessure, elle s'était mise à l'interroger sur le cheval qu'il montait et qui avait été celui de Mme Tournade. Quelles autres questions à poser, avec ce qu'elle avait dans le cœur, que celles-ci: «A-t-il eu beaucoup de bouche?... Ne se désunit-il pas, sitôt qu'on le pousse?... Il change trop souvent de pied en galopant?...» Et quelles réponses à faire pour le pauvre Corbin, qui lisait distinctement, dans les yeux de la jeune fille, la folie d'une passion exaltée jusqu'à la fièvre du martyre? Qui l'eût entendu donner, en termes techniques, les renseignements demandés, ne se fût jamais douté que, lui aussi l'amoureux non pas même dédaigné, mais insoupçonné, mais ignoré, était possédé par un même délire de la jalousie et du sacrifice. L'émotion dont il voyait de nouveau Hilda soulevée par la présence de Maligny, après le brutal procédé de celui-ci, révoltait son cœur. Il était, d'autre part, mortellement inquiet de l'entretien que sa cousine venait d'avoir avec Mlle d'Albiac. Il en devinait la gravité à son trouble, et il appréhendait, avec une angoisse qui allait jusqu'à la terreur, l'issue de cette journée de chasse, dont la fin pouvait être encore si éloignée. Il aurait voulu implorer la malheureuse enfant, insister derechef pour qu'elle rentre à Rambouillet, puis à Paris. Lui non plus n'osait pas. Elle, cependant, frémissante, la pourpre aux joues, la figure crispée, continuait, tout en parlant, à épier, malgré elle, la conversation engagée à cette même minute, entre Louise et son ancien fiancé. Le perspicace Maligny reconnaissait bien ce trouble. Il en concluait que ses duretés de tout à l'heure avaient maté miss Campbell. Une expression de défi triomphant passait maintenant dans ses prunelles. Il semblait dire, cet insolent regard, il disait: «Croyez-vous que je n'aie pas lu dans votre jeu?... Vous aviez réussi à me brouiller avec Mme Tournade. Cela ne vous a pas suffi. Vous vous êtes arrangée pour faire la connaissance de Mlle d'Albiac. Et puis, vous avez eu peur. Vous vous êtes tue, très sagement. Avec celle-ci, vous perdriez votre temps.» Oui, c'était la signification de ces yeux moqueurs, de cet ironique demi-sourire, de ce hochement de tête. Et, pour que la méconnue n'en pût douter, l'impudent trouva le moyen de lui répéter tout haut, en propres termes, ce qu'elle avait si distinctement déchiffré sur sa physionomie. Tous les félins sont cruels, à un moment donné, par un instinct aussi profond en eux que le désir de plaire, et qui tient à la nature de leur sensibilité, trop nerveuse. Qui ne sait les incohérences déconcertantes des émotifs de cet ordre, et comme la répulsion et le désir, la sécheresse et la tendresse, alternent dans les organismes dominés par les nerfs, avec un illogisme qui dénonce le déséquilibre caché? Dans cet instant, Jules haïssait Hilda. Il n'aurait pas pu expliquer pourquoi. Lui en voulait-il des torts immenses qu'il avait vis-à-vis d'elle, dans ce domaine des rapports d'âmes, qui a son code d'honneur gravé au vif de nos consciences? Quoiqu'il n'en convînt pas vis-à-vis de lui-même, il y avait tant manqué! Lui gardait-il rancune des injurieux soupçons formés contre elle, la semaine précédente, et auxquels il croyait tantôt et tantôt ne croyait pas, avec un arrière-fond d'incertitude? De pareils doutes jettent ceux qui les subissent dans des malaises voisins de l'irritation. Devinait-il, par une de ces intuitions comme en ont les séducteurs-nés, que chacun des coups portés par lui à ce cœur de jeune fille la lui attachait davantage, et cédait-il simplement à l'horrible goût de se faire aimer? Qui pénétrera le mystère de cette alchimie intérieure où s'élaborent nos mauvaises actions? Il aurait dû, constatant que Hilda n'avait pas cherché à lui nuire dans l'esprit de Louise d'Albiac, lui épargner, du moins, d'autres outrages et, à tout le moins, l'éviter. Une impulsion dont la seule excuse fut son inconscience, le fit, au contraire, chercher à se rapprocher d'elle. La Tour-Enguerrand s'arrêtait de nouveau, et les chasseurs avec lui. Tout d'un coup, Jules tressaillit. Mlle d'Albiac venait de lui dire timidement:

—«Vous savez que miss Campbell est peinée que vous l'ayez rendue responsable de la maladresse de Mme Tournade à cheval...»

—«Ah!» demanda-t-il, «elle s'est plainte à vous?»